Avant hier j’ai croisé par hasard deux lectures qui m’ont plongée dans une réflexion sur la crise politique belge. La vie politique belge est un sujet que je connais mal, bien que j’aie en mémoire l’hospitalisation subite de Leterme et sa gaffe sur l’hymne national.

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Chez Joseph
Sur Athena et moi, le blog de Joseph Henrotin, je lis le billet (et ses commentaires) Bon plus de gouvernement … divaguons alors! sur la situation politique belge. L’idée d’une partition/confédération semble sinon acceptée du moins inéluctable de part et d’autre, avec cependant le blocage majeur du cas de Bruxelles (BHV) – pour faire un mauvais jeu de mot, effectivement, vu d’ici, c’est bien le Bazar de l’Hôtel de Ville…
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A Washington
Une des lectures en cours : De Gaulle et Roosevelt de François Kersaudy, éd. Perrin.
Tableau : nous sommes en mars 1943 et Anthony Eden (1), secrétaire aux Affaires étrangères de Churchill, est convoqué à Washington par le secrétaire d’État Cordell Hull, qui lui adresse des reproches sur le soutien de la Grande-Bretagne à De Gaulle, et refuse toute idée de création d’un gouvernement provisoire de la France en Afrique du Nord, les États-Unis préférant traiter avec Vichy et Giraud.
Je lis page 268 ce témoignage d’Anthony Eden :
« Après mon entretien avec Hull, j’ai dîné en tête à tête avec le président et Harry Hopkins. M. Roosevelt m’a exposé avec allégresse ses vues sur les problèmes européens. D’après lui, la Grande Bretagne, les États-Unis et la Russie devraient détenir l’ensemble de l’armement en Europe après la guerre *. Les petites puissances n’auraient rien de plus dangereux que des fusils.
[…] Ce qui est plus surprenant, c’est qu’il envisageait aussi une prise en main de l’ensemble de l’Europe par les trois puissances.
[…] Roosevelt s’est ensuite inquiété de l’avenir de la Belgique, et il a fait état du projet qu’il avait exposé à M. Lyttelton quelques mois auparavant. Il s’agissait de la création d’un État appelé la « Wallonie» , qui comprendrait la partie wallonne de la Belgique, ainsi que le Luxembourg, l’Alsace-Lorraine, et une partie du nord de la France.
[…] J’ai exprimé poliment (j’espère) mon scepticisme, et le président n’est plus revenu sur ce sujet.» (2)
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Convergence
Je ne savais pas que Roosevelt avait ce projet de redécoupage géographique de l’Europe et de la Belgique.
En reliant les deux lectures, la convergence des projets me frappe, et je me demande s’il se pourrait que cette idée soit toujours d’actualité, dans le grand appétit qu’ont les États-Unis de dresser de nouvelles cartes du monde (3).
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Carte du Nouveau Moyen-Orient
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Carte du Monde après la guerre, imaginée en 1942 par Maurice Gomberg
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Autres lectures
Quelques recherches complémentaires googlesques plus tard, je trouve :
• le « corridor francophone» , ou comment les dérives de la langue traduisent les dérives de l’esprit
Sur les blogs strangemaps (là) et xarxes (ici), le couloir reliant la Wallonie à la région bruxelloise, tracé à travers la forêt de Soignes, sur la commune de Rhode-Saint-Genèse. Les mauvaises langues proposent plutôt un tunnel.

Dans les journaux Le soir et Le vif, où on lit quand même de drôles de commentaires : « On dirait que ce Mr Leterme veut une guerre civile entre les francophones et les néerlandophones. Il joue un un double jeu : d’un coté il dit qu’il est le 1er ministre de tous les Belges alors qu’en fait , il veut devenir le 1er Président de la République libre de Flandre. Il joue sur le fait qu’il est un métis néerlandophone/francophone […]»
Qaund un terme racial commence à s’appliquer à la langue, il y a de quoi s’inquiéter…
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• « Wallonie-sur-mer»
Pour le blog strangemaps (ici), deux solutions sont possibles :
soit une intervention de très haut niveau « Maybe an international task force of chess grand-masters and Nobel prize winners under the auspices of the Dalai Lama could find a solution everybody could live with.» ,
soit laisser faire le réchauffement climatique :

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• le Journal de Raymond Troye

Raymond Troye, officier belge
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Raymond Troye, officier belge prisonnier dans un oflag, tient son Journal. Il rapporte une idée similaire. Sauf que nous sommes en juillet 1940 et que l’idée est allemande.
« Il paraîtrait que la Belgique formerait bientôt un royaume fédératif comprenant une partie flamande : Hollande et Flandres belge et française (capitale Lille). La deuxième partie (…) comprendrait la Wallonie, le Grand Duché et le nord de la France (capitale ?). La capitale de l’ensemble serait Bruxelles. Voilà les derniers racontars.»
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• un article de Wikipedia sur la Flamenpolitik :
« La Flamenpolitik est une politique pratiquée par les autorités d’occupation allemandes lors des Première et Seconde Guerres mondiales en Belgique afin de permettre sa destruction et sa germanisation.»
En 1917, le gouverneur général Von Bissing rapporte à l’empereur Guillaume II :
« Je me permets cependant, d’ajouter qu’il ne serait pas bon d’abandonner à son sort la Flandre délivrée de la domination de la Wallonie, ou encore de la considérer comme un objet de marchandage dans les pourparlers de paix qui sont imminents. Si l’Empire allemand n’y prend garde, le sort de la Wallonie sera celui d’un ennemi de l’Allemagne, entièrement francisé. Une Wallonie rendue à l’influence française deviendrait automatiquement un instrument de domination anglaise et servirait de prétexte aux visées anglaises sur les côtes de la Flandre.»
La Flamenpolitik elle-même inspirée des idées du mouvement wallon (1912).
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• un faux article de Libération qui fait le tour des blogs et des courriels
Signé Gianpiero Sartini, cet article – fort bien écrit au demeurant – est annoncé comme paru dans Libération. Il a fait le tour des forums en mai 2008 (France ici et là – Belgique ici – Québec là), et des centaines de personnes l’ont reçu par mail. Sa présentation commence presque invariablement par la même phrase : « J’ai reçu ce matin par courriel un texte résumant ce que pense un journaliste français du problème de la Belgique et de ses partisans séparatistes flamands.»
Sur un forum belge consacré à la bande dessinée, « Messer» s’interroge sur son authenticité (lire le 6e post ici) en juin 2008. L’article commence à apparaître en décembre 2007.
Mais aucune trace de cet article, ni dans le numéro spécial de Libération du 28 novembre 2007, ni dans les forums de décembre 2007, ni sur le site du journal ou sur Google en cherchant le nom du journaliste…
Qui ?
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• une vision de l’après : Bruxelles devient une cité-état

Bruxelles comme cité-état.
Un site qui présente toutes les cartes possibles après la disparition de la Belgique : cliquez ici, puis sur le rectangle « Flemish Questions» au centre, puis sur la rubrique « 23. Maps: What after Belgium?» .
Attention : la version française ne va pas jusqu’à la rubrique 23…
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Une Europe faible et divisée avec Bruxelles comme symbole
On connaît la gêne que représente l’Europe pour les États-Unis, à la fois obstacle politique et adversaire économique. L’intérêt des États-Unis est dans une Europe faible et divisée.
Affaiblir l’Europe : l’attaquer sur ses points faibles. La diviser : attiser ses tensions et dissensions.
Ce projet de Roosevelt pour la Belgique est-il toujours d’actualité ?
Quel plus beau symbole de division de l’U.E. en effet que l’éclatement d’un pays dont l’enjeu, Bruxelles, se trouve être le cœur de l’Union européenne!
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Question subsidiaire
Dans cette optique, on peut se demander si l’incident de la Marseillaise (ici) est réellement spontané, ou s’il prépare déjà l’idée d’un échec de la médiation. Yves Leterme est-il si maladroit ?
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Le mot de la fin
Pour finir, car je n’ai pas d’opinion aboutie sur la question, je vous livre d’autres réflexions du général de Gaulle :
Entretien du général de Gaulle avec Alain Peyrefitte, 10 novembre 1965 (4)
« Des Wallons m’avaient déjà demandé de les annexer à la fin de la guerre. Je n’ai pas voulu donner suite à leur démarche. En 45, il fallait respecter les frontières que nous a léguées l’Histoire, sauf les frontières des pays vaincus. C’est ce qui a été fait. La Belgique, il ne faut pas y toucher. Mais que les Wallons s’organisent pour défendre leur langue et leur culture, pour éviter que les Flamands ne leur marchent sur les pieds, nous n’y voyons aucune espèce d’inconvénient… Ou alors, il faudrait que les Flamands rendent la vie impossible aux Wallons, et qu’alors les Wallons se jettent dans nos bras. Mais nous n’avons surtout pas à bouger. Ce serait trop facile de nous accuser de vouloir nous arrondir aux dépens de la Belgique.»
et le 29 juillet 1967 (5)
« J’avais reçu une délégation de Wallons, bien décidée à préparer le rattachement. Elle m’avait expliqué que les Flamands étaient de plus en plus arrogants et finiraient par faire d’eux-mêmes sécession. C’est peut-être comme ça que ça finira.»
« La Wallonie existe, mais il n’y a pas une nation wallonne, les Wallons n’ont jamais cherché à devenir un État. Ils demandent à être intégrés au sein de la République française, dont ils ont déjà fait partie. C’est tout autre chose que, pour les Québécois, de s’émanciper de la domination anglo-saxonne.
« Beaucoup de Wallons pensent qu’ils seraient mieux traités par la France que par la Flandre. C’est probable. Ils retrouveraient au sein de la France la fierté d’appartenir à une grande nation, la fierté de leur langue et de leur culture, le goût de participer aux grandes affaires du monde et de se battre pour de grandes causes humaines.
« Toutes choses qu’ils ont perdues dans leur association contre nature, imposée par les Anglais, avec les Flamands qui ne les aiment pas et qu’ils n’aiment pas. Pour les besoins de l’unité de la Belgique, on a raboté ce qu’ils avaient de différent. Ils en sont frustrés.»
De Gaulle n’était pas tellement mauvais pour voir l’avenir dans l’histoire passée.
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* Quant à la question militaire : en 1942, les États-Unis étant les seuls à préparer l’arme nucléaire proposent facilement l’idée théorique d’un partage de la puissance militaire avec la Russie, pensant qu’ils ont la suprématie absolue, le traité de l’Atlantique nord (4 avril 1949) marquant une étape significative dans cette intégration.
La guerre froide n’est peut-être finalement que le résultat de cette idée poussée à l’extrême, devenue brutalement impossible avec l’explosion en août 1949 de la première bombe atomique soviétique. Le partage réel de l’armement européen étant devenu brusquement inacceptable par le fait insupportable de perdre la suprématie de la dissuasion.
(1) « Ce diplomate, entièrement dévoué aux intérêts de son pays, ne méprisait pas ceux des autres et restait soucieux de morale internationale au milieu des brutalités cyniques de son temps. » (Charles De Gaulle, Mémoires de guerre, t. I, p. 198)
(2) A. D. Chandler, The war papers of D. D. Eisenhower, vol. III, p. 1667-1668
(3) Sur le sujet des cartes, voir sur le même blog le concours de cartes sur les États-Unis lancé en Turquie…
(4) Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, De Fallois-Fayard, 2000, t. III, p. 329.
(5) Ibidem, t. III, p. 334.