sept 20, 2008
L’aubergine et le vizir
Un conte populaire à propos d’un roi et de son vizir
Le roi en avait assez de manger des aubergines. Il mentionna un jour devant son vizir que l’aubergine était un légume totalement inutile. Le vizir fut de tout cœur d’accord avec son roi, et se mit à critiquer le malheureux légume de manière si emphatique que le roi n’eut plus aucun doute sur la justesse de son opinion.
Quelques jours plus tard, le médecin personnel du roi rencontra ce dernier et lui parla des remarquables bienfaits pour la santé de la consommation d’aubergines. Du coup, le roi recommanda le légume à son vizir. Celui-ci ne pouvait qu’être d’accord. L’aubergine était vraiment la reine des légumes, et, comme il continuait à vanter éloquemment ses nombreuses qualités, le roi se souvint qu’auparavant ce même homme avait très rondement condamné le légume en question. Furieux, il lui demanda comment il pouvait soutenir deux points de vue aussi diamétralement opposés.
La réponse du vizir fut empreinte d’une sagesse distillée pendant des générations.
Il répliqua : « My lord, je travaille pour vous, pas pour l’aubergine. Quel bien cela me ferait-il, à moi, si j’étais d’accord avec l’aubergine mais en désaccord avec vous ?»
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Pavan K. Varma nous rapporte ce conte dans Le défi indien – Pourquoi le XXIeme siècle sera le siècle de l’Inde (Actes Sud, BABEL, 2005). Pavan K. Varma est écrivain, diplomate, directeur général de l’Indian Council for Cultural Relations.
Son explication : « Le vizir ne pouvait pas penser qu’il y avait quoi que ce soit de moralement condamnable à changer d’avis en étant d’accord avec son roi. Son amoralité était fondée sur la perception pragmatique que le poids de sa position était plus important que la solidité de ses convictions. Pour la plupart des Indiens les convictions privées ne doivent jamais se mettre en travers des avantages personnels.»
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La chute des mythes projetés et auto-construits
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L’édition indienne (en anglais) de 2004
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Ce livre passionnant tente de répondre sans tabou à la question « Qu’est-ce qu’être indien? » dans l’optique des défis et des potentiels du 21e siècle.
Des réponses fouillées, claires, bien illustrées, à la fois sur le point de vue de l’étranger et sur celui de l’Indien face à lui-même. L’analyse est franche, directe, sans concession, souvent dure. Ainsi le mythe de l’Indien intègre, spiritualiste, détaché des contingences de ce monde, non-violent, tombe en poussière.
La recherche du pouvoir apparaît pour un Indien l’objectif légitime de son existence (qu’il doit combiner avec les quatre buts fondamentaux de sa vie d’hindouiste et les quatre stades de sa vie terrestre, sans oublier la fidélité à sa caste). Cela entraîne une amoralité dans les actes quotidiens considérée comme normale dès lors que ceux-ci sont en rapport avec cet objectif.
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Le pays des dualités et des antinomies
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Ce livre de 360 pages est divisé en six parties :
1) introduction : image ou réalité
2) le pouvoir : le triomphe inattendu de la démocratie
3) la richesse : le mythe de « l’autre monde»
4) la technologie : le passé explique les succès d’aujourd’hui
5) le panindianisme : violence et volonté de compromis
6) épilogue: un équilibre crucial pour le décollage.
Se révèlent alors une série de dualités assez surprenantes pour les esprits cartésiens :
- appartenir simultanément à un monde moral (l’ordre du cosmos) et un monde amoral (sa propre vie comme étape dans le cycle continu des renaissances)
- constater l’absence de bienveillance envers les étrangers et en même temps la collaboration/collusion avec les étrangers d’une puissance étrangère d’occupation, c’est-à-dire être fidèle à sa déloyauté et pourtant servir sans vergogne ni remords l’étranger.
On apprend les usages sociaux et leur échelle de valeurs :
- flatter et être flatté, en utilisant toute la palette de l’exagération et de l’emphase dans la déférence affichée, s’exprimant sans subtilité, mais dans le doute perpétuel sur la pérennité des deux parties : demain, le flatteur peut être écarté, et le flatté déchu,
- user de la corruption pour alimenter et consolider la démocratie,
- le bien triomphe du mal mais la vie est duplicité et trahison,
etc.
Les références aux textes (Mahâbhârata, Kâma Sûtra, Râmâyana, Arthashastra), leurs mises en relation avec les notions de base de l’hindouisme, des exemples puisés dans de nombreuses études, constituent une synthèse puissante mais néanmoins assez facile d’accès pour les profanes, fluide et d’une lecture agréable.
Où l’on apprendra aussi avec intérêt que :
• l’Inde et l’hindouisme sont absents des études de Samuel Huntington (Le Choc des civilisations) et de Francis Fukuyama (La Fin de l’Histoire et le dernier homme – La confiance et la puissance)
• l’Inde produit plus de politiciens, élections, partis politiques démocratiques que la totalité du reste du monde.
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Extraits
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« Pour la plupart des Indiens les convictions privées ne doivent jamais se mettre en travers des avantages personnels.»
« Même dans leurs pires actions, les Indiens ne sont jamais accablés par leur absence de moralité, et ils ne perdent pas confiance dans leur virtuosité ultime; parce que, après tout, dans un monde passager et éphémère, quelque chose peut-il être éternellement bon ou mauvais ?»
« L’hindouisme doit être la seule religion qui inclue expressément l’accomplissement des désirs physiques et la poursuite de la prospérité parmi les buts suprêmes de la vie.»
« Les politologues peuvent tirer d’intéressantes conclusions du fonctionnement de la démocratie en Inde. La principale est qu’il n’est pas de loi universelle qui explique le succès d’institutions démocratiques. La démocratie peut trouver ses racines, non pas en raison de la force intrinsèque des idées qu’elle représente, mais en raison de certaines forces dans le caractère et la façon de penser du peuple dans lequel elle est transplantée.»
« Dans les sociétés où les traditions indigènes ne sont pas aussi fortes, la démocratie peut être sommairement rejetée comme une menace totalement inacceptable.»
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Le dualisme de l’Occident dans sa perception de l’Inde
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À mettre en relation avec cet article de Jean-Joseph Boillot dans les Échos publié lors de la visite d’Etat du Président de la République en Inde, les 25 et 26 janvier 2008 :
« Mais notre rapport à l’Inde reste dans ce domaine assez dualiste car les images sur la pauvreté ou certaines violences récurrentes se superposent encore largement dans notre imaginaire collectif.
[...]
Car le dualisme confine ici à la schizophrénie. La gauche française se présente souvent comme celle qui protège l’Inde et stigmatise ses inégalités. Mais elle est aussi celle qui dialogue avec cette autre Inde, celle des paysans sans terre, des forums sociaux ou d’un accord équilibré sur l’après-Kyoto. La droite française revendique plutôt la signature de grands contrats et cherche par tous les moyens à annoncer de vastes programmes de coopération avec ce pays-continent. Mais elle est aussi celle qui a si mal réagi à l’acquisition d’Arcelor et qui s’accommode difficilement de la vision des espaces pertinents chez nos géants asiatiques : point d’avenir en dehors d’un projet collectif européen là où chaque capitale tente de jouer sa propre carte.
[...]
Nicolas Sarkozy arrive à Delhi juste après Gordon Brown, mais surtout après la visite historique du Premier ministre indien à Pékin, où a été publiée une déclaration commune importante sur « une vision commune pour le XXIe siècle ». Qui a noté à Paris que n’y figurent ni le mot France ni le mot Europe ?»
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À méditer… et à changer
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Mise à jour – 9 octobre 2008
Un lecteur attentif et cultivé me signale que l’histoire de l’aubergine est une des paraboles de Nasr Eddin Hodja, qui font le bonheur des Balkans à la Mongolie depuis le XIIIe siècle. Merci pour cette information !
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Un merci orbital pour ces articles et ces lectures… Dès que je trouve une librairie, je fonce. ;-)
Chère Clarisse,
C’est lumineux.. J’ajoute d’autres considérations moins « culturalistes» à l’appui du titre de ce livre:
-le modèle de développement économique: l’Inde n’a pas choisi, à l’instar de la Chine, de fonder sa croissance sur des secteurs à faible valeur ajoutée et à la main d’oeuvre abondante, mais plutôt en concurrençant directement les Occidentaux sur leur terrain: les technologies de pointe.
-la structure démographique: contrairement à la Chine, la limitation des naissances a été principalement incitative (et brouillonne), ce qui a évité le « double effet kiss-cool» connue par la première, à savoir la baisse tendancielle de la fécondité chez les femmes nées dans les années 1950 ajoutée à la limitation forcée des naissances. En Inde, la fécondité reste suffisante pour alimenter un certain dynamisme… alors qu’en Chine, les problèmes qui se poseront dans ce domaine dans les décennies à venir s’apparentent à un « suicide démographique» .
Stéphane
Bonjour Stéphane,
Pour rebondir sur le dernier paragraphe, je me souviens avoir lu quelque part un article passionnant sur la réduction des naissances en Inde dans les années 70.
Après l’échec de diverses méthodes (autoritaires, religieuses, médicales, idéologiques…) le gouvernement indien fit appel à un consultant américain atypique, Russell Ackoff.
Celui-ci avait une méthode originale : tout d’abord considérer que chaque problème est nouveau, puis se poser la question du pourquoi, au lieu de lui trouver une réponse toute faite.
Il chercha donc une logique dans le comportement des familles. Car les femmes indiennes avaient en moyenne 9 enfants. Le taux de fécondité rapporté à la durée de vie moyenne donnait un chiffre bien supérieur, environ 3 fois plus. Ce nombre de 9, rapporté à 27, indiquait donc qu’il y avait un système volontaire de limitation des naissances. La question suivante était : pourquoi 9 enfants ? Car ce nombre était constant, dans toutes les classes sociales et les castes.
Il chercha donc dans une autre direction : la composition des familles.
Et là, surprise : il découvre que 1) les parents étaient à charge de leurs enfants à partir de la cinquantaine ; 2) le travail de deux adultes était nécessaire pour faire vivre un parent. Donc quatre enfants devaient travailler pour assurer de quoi faire vivre leurs deux parents ; 3) à l’époque, les emplois salariés étaient occupés par la classe d’âge des 20-40 ans, majoritairement des hommes. En tant que couple, il fallait donc avoir 4 garçons pour pouvoir survivre à l’âge de la retraite.
Bref, je passe les détails, Russell Ackoff vérifia que le chiffre 9 était la moyenne générale pour avoir 4 garçons (et 5 filles) et que les naissances s’arrêtaient dans les familles dès qu’elles atteignaient les 4 garçons.
Il préconisa trois mesures qui, suivies par le gouvernement, firent chuter la courbe des naissances à un niveau acceptable : éduquer les femmes, leur ouvrir le recrutement dans les administrations et mettre en place au niveau local des systèmes de retraite.
Logique, non ? Ou comment regarder les problèmes difficiles avec un œil neuf change tout… et donne le résultat souhaité.
Oui, c’est une attitude plutôt intelligente. Elle permet de sortir de nos préjugés sur la démographie des pays en voie de développement.