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Des euros ukrainiens font le trottoir

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a distribué début octobre en Ukraine des euros plutôt spéciaux, dans le cadre d’une campagne de prévention visant à alerter les jeunes femmes sur les dangers du travail clandestin à l’étranger, qui les conduit souvent à la prostitution et à l’esclavage sexuel.

Dans son article du 9 octobre, le Daily Telegraph donne un compte-rendu (succint) de cette action et reproduit trois de ces billets. Trois détails les différencient des vrais euros : une phrase en ukrainien, surmontant un rectangle blanc contenant le logo de l’OIM, et le dessin d’une femme. Plus exactement, une prostituée. Et là commencent les questions.

Les trois détails :

La campagne OIM : questions sur le fond

Le trafic d’êtres humains (femmes et enfants principalement) est un problème récurrent en Ukraine depuis la fin de l’Union soviétique, car sa frontière avec la Pologne est devenue un point d’entrée privilégié de l’espace Schenghen. D’après le ministère de l’intérieur ukrainien, 40 000 femmes de moins de 30 ans quittent le pays chaque année depuis 10 ans, attirées par la perspective d’un emploi dans les pays de l’Union européenne.

Qu’est-ce que l’OIM ?

L’OIM est une organisation qui regroupe 125 États membres, basée à Genève, indépendante de l’ONU. Sa mission consiste à réfléchir, accompagner et gérer les défis et les conséquences des flux migratoires organisés, en collaboration avec la communauté internationale, tout en œuvrant au respect des migrants. C’est dans ce cadre que cette campagne de prévention s’inscrit.

Une visite sur le site ukrainien de l’OIM permet d’en apprendre un peu plus, bien que cette campagne ne soit pas mentionnée. La page événements annonce seulement la quatrième cérémonie annuelle récompensant les personnes et les associations ukrainiennes luttant contre le trafic, le « Fourth Annual Counter-Trafficking Awards Ceremony« , qui devait se tenir le 16 octobre 2008.

Quitter l’Ukraine

La  campagne de l’OIM a pour objectif de décourager les jeunes filles candidates au départ, attirées par des salaires plus élevés, pour leur éviter de tomber dans le piège de la prostitution.
Les candidates à l’émigration sont approchées par des agences matrimoniales, des sites de rencontre, des bureaux de placement proposant des mariages, des séjours ou des emplois à l’étranger aux tarifs alléchants. Il est parfois difficile de faire le tri entre les propositions sérieuses et les pièges.

« Voilà peut-être le vrai prix d’un travail clandestin à l’étranger» 

Car les mécanismes de recrutement sont simples, comme l’explique Kateryna Levchenko, présidente de l’ONG la Strada-Ukraine, qui a pour objectif la prévention du trafic de femmes et l’aide aux victimes de ce trafic.

Le point de départ est en général une publicité mensongère pour un emploi d’apparence banal et sans qualification à l’étranger (secrétaire, femme de ménage, mannequin…), bien payé, proposée par des amis ou des connaissances dans les bars, discothèques, et – plus inquiétant – dans les institutions de jeunes filles (orphelinats, foyers d’accueil, écoles, pensionnats…). Certaines filles sont aussi vendues aux groupes de trafiquants par leur petit ami ou par un membre de leur famille. L’affaire conclue, l’organisme qui propose l’emploi à l’étranger fournit les passeports et visas, le billet d’avion ou de car. Mais une fois sur place, les passeports sont confisqués et commence la mise en condition dans des « camps de soummission»   (drogue, coups, menaces, viols) pour l’exploitation sexuelle et la prostitution.

Une phrase en ukrainien est inscrite sur les billets diffusés, qui peut se traduire par « Voilà peut-être le vrai prix d’un travail clandestin à l’étranger.» 

L’essor du tourisme sexuel

L’essor de la prostitution est le second visage du problème sur le territoire national : d’après un responsable de la police ukrainienne, il y aurait 12 000 prostituées recensées par le ministre de l’Intérieur et l’industrie du sexe générerait environ 700 millions de dollars en 2007.

Le tourisme sexuel en provenance d’Europe, de Turquie, de Russie et des États-Unis, est en augmentation depuis l’assouplissement de la politique des visas en 2005. Ainsi, des sites internet proposent à leurs clients des tours et soirées organisés en Ukraine; les filles sont souvent recrutées à l’université (il faut parler anglais). Les prix s’échelonnent de 20 à 5 000 dollars l’heure, la moyenne se situant plutôt dans la fourchette 100-300 dollars. Le week-end tout compris est vendu entre 1250 et 1600 dollars suivant le programme souhaité.

Anna Hutsol, présidente de l’association étudiante Femen, soutenue par l’Open Word, organise régulièrement des manifestations pour alerter la société et les autorités sur ce sujet. L’association aurait ainsi fait imprimer de faux billets d’un million de dollars en août dernier, utilisés lors d’une manifestation de protestation contre le tourisme sexuel.

Des lois récentes et incomplètes

En Union soviétique, le Parti avait décidé que la prostitution n’existait tout simplement pas, l’énergie du citoyen devant être mise tout entière au service de la révolution. La prostitution est idéologiquement en contradiction avec le triomphe de la révolution. Absence officielle de prostitution, donc absence de délit, donc inutilité de la loi : aucun article du code pénal n’était prévu sur le sujet depuis 1920 (mais il comportait curieusement des peines sévères pour les proxénètes).

L’Ukraine a inscrit la traite d’êtres humains dans la liste des infractions pénales. L’article 149 du Code pénal est entré en vigueur en 2001. Le programme de lutte contre ce trafic est appliqué par les autorités de manière inégale et de nombreuses lacunes rendent les poursuites en justice rares. D’autre part, l’article 149 ne considère que ce qui se passe au moment du franchissement des frontières. Les trafics menés sur le sol ukrainien ne sont pas pris en compte par la loi.

La campagne OIM : questions sur la forme

Le choix du billet de banque comme support de communication est assez classique, parce que son impact est immédiat, sa perception directe et sa mémorisation facile.

Quelques exemples de billets

• commémoratif


• publicitaire

• souvenir et publicitaire suggestif

• prosélyte



Le billet est l’image reflétée et projetée de l’État

La symbolique des billets de banque est à considérer dans la stratégie de communication retenue. Après avoir écarté la richesse et le pouvoir, le signe fort transmis par un billet est l’image du pays lui-même, c’est-à-dire ses valeurs, son positionnement international, ou plutôt celle que l’État souhaite transmettre à ses citoyens et au reste du monde. Ambassadeur du pays vu de l’extérieur du territoire national, le billet traduit aussi à l’intérieur des frontières la manière dont l’État perçoit sa propre image.

La monnaie ukrainienne est le Hryvnia (pluriel Hryven), dont le taux de change est 1 Euro = 6.76 Hryven.

Ces billets ont un style graphique traditionnel, tourné vers le passé : choix des personnages et des bâtiments historiques représentés. Les euros présentent un autre univers, ouvert sur le présent et tourné vers demain, par leur traitement  graphique contemporain : choix des couleurs et du trait, choix d’une architecture plus moderne. On peut comprendre, à la comparaison de ces deux univers symboliques, l’attrait de l’Europe pour des jeunes femmes à la recherche d’un avenir meilleur.

Le choix de l’euro comme support de la campagne est donc cohérent avec la cible visée.

Le message est-il efficace ?

En ce qui concerne l’efficacité du message, les avis sont plutôt partagés si l’on en croit les commentaires lus ici et là sur les blogs, l’effet produit étant même contraire à l’effet recherché.
- pour Laura María Agustín, l’image produite est trop esthétique et pas assez négative; la prostitution est embellie (» glamourises« ) par son association avec les emblèmes culturels européens; enfin, les monuments à l’arrière plan théâtralisent la femme.
- d’autres se demandent encore si ces images de prostituées attendant le client dans la rue parlent aux jeunes femmes, c’est-à-dire si elles ne sont pas une image du passé, parlante pour les générations précédentes, mais pas aux plus jeunes, dont l’image type du métier reflète les nouvelles formes de prostitution, en dehors de la rue (client acheteur avant le contact, travail en établissement…).

Les sous-entendus de l’article du Daily Telegraph

Mais la diffusion de ces euros particuliers soulève un autre problème, s’il s’avère que les insinuations du Daily Telegraph soient fondées.

D’après l’article, ces billets présenteraient une très bonne qualité d’impression : « The images, which are otherwise almost indistinguishable from the genuine notes…« .

Le chapeau de l’article emploie même le terme « Altered Euro banknotes« , ce qui semblerait indiquer que ces billets ne sont pas des imitations, imprimées sur papier ordinaire au lieu de filigrané, en couleur quadri au lieu des tons directs des encres de sécurité. En clair, l’article suggère que ces billets pourraient être pris pour des contrefaçons.

Il est difficile d’en juger sans avoir eu ces billets en main et sans information complémentaire sur la qualité réelle d’impression et les techniques employées.

Ainsi, il est fort possible que ces billets soient tout simplement semblables à ces billets publicitaires ou commémoratifs comme ceux présentés plus haut, que l’on trouve dans les boîtes aux lettres, sous un essuie-glace, ou distribués lors d’un événement particulier. Ces billets ne peuvent prêter à confusion : support utilisé différent, surcharge de l’image par des mentions claires, etc.

Des critères de reproduction très encadrés par la Banque centrale européenne (BCE)

Une réglementation très précise et contraignante détaille les cas de reproduction autorisés et interdits par la BCE. Le document pdf complet de la décision de la BCE du 26 août 1999 (BCE/1999/2) peut être téléchargé ici.

Il serait quand même extrêmement surprenant qu’un organisme aussi sérieux que l’OIM se soit aventuré dans la fabrication et la distribution d’euros pouvant être considérés comme contrefaits.

à suivre…

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Category: nouvelles d'ici et d'ailleurs

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2 Responses

  1. Laura Agustin dit :

    Ma critique des notes es moins esthetique et plus que, selon les etudes migratoires, les desirs des migrants potentiels de sortir des son pays son puissants et ont des significations que la campagne de euros ne reussit pas a comprendre. Pour plus sur ses idees, on peut lire ‘Quitter son pays pour le sexe’ que se rencontre a http://www.nodo50.org/Laura_Agustin/quitter-son-pays-pour-le-sexe.
    Laura Agustin

  2. Frédéric dit :

    Les images des billets sont ils à l’échelle sur votre blog ? Si oui, je vois 2 problèmes :
    * les images symbolisant la prostitution sont peu voyant par rapport à l’ensemble et n’interpelle pas assez ce qui reçoivent ces billets.
    * travaillant dans un station service, je vous certifie que ces types de billets » publicitaires»  seront utilisé de » bonne foi»  par des étrangers sur les autoroutes; J’ai déjà vu des dollars » publicitaires»  pour un concert que des touristes ont essayé de placer pour régler leurs achats.

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