mar 30, 2009
L’or-papier (DTS-SDR), prochaine monnaie universelle ?

Après le besoin d’une monnaie régionale unique exprimés par le Kazakhstan et l’Iran, la Chine propose à son tour l’usage d’une monnaie de réserve universelle, qui remplacerait le dollar. Plus exactement, elle souhaite que le système existant mis en place par le FMI en 1969, les Droits de tirage spéciaux (DTS) – Special Drawing Rights (SDR) en anglais – non seulement joue ce rôle, mais soit aussi étendu au commerce international, à l’investissement et à la comptabilité des entreprises.
Cette idée avait aussi été exprimée par la Russie au début du mois de mars : “We believe that one should consider the role of the IMF in the process and decide whether measures should be taken to let SDR (Special Drawing Rights) become the globally recognized reserve currency.”
Comme à l’habitude dans la sphère « occidentale» , lorsque la Chine ou la Russie proposent une idée, elle est d’abord regardée avec méfiance – voire pire. Sauf que dans ce cas précis, plusieurs avis, et non des moindres, convergent pour la considérer avec une attention plutôt intéressée. Et que cette idée des DTS comme monnaie de réserve supra-nationale avait déjà évoquée en 2002 par George Soros.
.
L’idée chinoise
Zhou Xiaochuan, gouverneur de la Banque centrale de Chine, a publié le 23 mars sur le site internet de la Banque centrale un article intitulé « Idées sur la réforme du système monétaire mondial« . Il y rappelle le rôle du FMI (stabilisation de l’économie mondiale, stimulation du développement économique mondial), et explique que la crise actuelle, par ses conséquences, met en lumière les limites du système monétaire mondial tel qu’il existe.
« De quelle sorte de monnaie de réserve internationale avons-nous besoin pour favoriser la stabilité financière et la croissance mondiales?
La fréquence et l’intensité croissante des crises financières après l’effondrement du système de Bretton Woods signifient que le coût d’un tel système dans le monde dépasse ses intérêts. Le prix devient plus élevé, non seulement pour les utilisateurs, mais également pour les émetteurs de la monnaie de réserve. L’éclatement de la crise et son débordement dans le monde entier reflètent les vulnérabilités inhérentes et les risques systémiques dans le système monétaire international.
L’idée qu’une devise nationale serve de monnaie de réserve internationale a peut-être fait son temps. L’objectif souhaitable est de créer une devise de réserve internationale qui soit déconnectée de l’un ou l’autre pays, et qui puisse rester stable à long terme. Ce nouveau système financier devra fonctionner sous l’égide du Fonds Monétaire International.»
La Banque centrale de Chine propose donc la mise en place d’un instrument de paiement dont la valeur serait déterminée à partir d’un panier de monnaies, et non plus fixée sur celle du dollar américain. Or cet instrument existe déjà, mais pas pour cet usage : ce sont les DTS.
.
Pourquoi une telle proposition de réforme, maintenant ?
Parce que la Chine est inquiète. L’État chinois est le plus important détenteur d’emprunts d’État américains au monde, et la moitié de ses réserves de change (soit près de 1950 milliards de dollars) est en dollars. Une baisse du cours du dollar entamerait par conséquence leur valeur.
Son inquiétude est donc légitime, et se double d’une incertitude quant à ses prochains achats : « La Chine sera très attentive à la sécurité et au rendement des emprunts d’État américains» prévient Pékin, qui de plus, pour la première fois de son histoire, envisage « d’acheter activement des obligations émises par le FMI» pour son financement.
Et depuis la Chine par l’économiste chinois Andy Xie, cela donne :
«La situation est triste: la Chine est le banquier des États-Unis. Ceux-ci doivent énormément à la Chine, mais n’en ont pas peur. La Chine est l’otage des États-Unis et pas l’inverse».
.
Rapide définition du DTS
Les Droits de tirage spéciaux (DTS) est un instrument du FMI qui sert à remplacer l’or monétaire dans les transactions internationales importantes, d’où son nom d’or papier; il complète les réserves officielles existantes des pays membres.
Chaque pays membre du FMI se voit allouer des DTS, proportionnellement à sa quote-part.
Le DTS est un crédit qu’une nation à balance commerciale excédentaire peut obtenir d’une nation à balance déficitaire. C’est donc une unité de compte pour le FMI et pour certains organismes internationaux.
Certains pays lient leur monnaie au DTS (Libye), d’autres à une union monétaire large (zone euro, UEMOA), d’autre encore à une seule monnaie, par un accord bilatéral (le yuan renminbi chinois au dollar US, le franc CFA à l’euro) ou unilatéral (Suisse avec la zone euro).
L’intérêt du système de DTS du FMI réside dans le fait qu’il permet un accès au financement à tous les pays du monde (ce qui n’est pas le cas des unions monétaires, par définition restreintes).
.
Le DTS en pratique
• calcul de la valeur quotidienne
D’après Wikipedia, qui donne aussi des exemples de calcul :
La valeur du DTS exprimée en dollars US est déterminée chaque jour par le FMI, en fonction du cours en dollars US des devises constituantes du panier, à midi sur le marché de Londres.
Si la Bourse de Londres est fermée, les moyennes des cours d’achat et de vente sur le marché de New York sont utilisées ; si les deux marchés sont fermés, les taux de référence de la Banque centrale européenne sont utilisés. Son cours officiel actualisé au jour le jour est calculé et disponible auprès du FMI, il est repris par nombre de sites financiers.
Le site du FMI indique chaque jour la valeur du DTS/SDR, et le détail de son calcul :

.
La réaction des États-Unis
Dès le lendemain les États-Unis se sont opposés à cette évolution qui se ferait au détriment du dollar, fragilisant par conséquence le financement d’une économie américaine chroniquement déficitaire.
Le président Obama a défendu le dollar : “En ce qui concerne la confiance dans l’économie américaine ou dans le dollar, je ferais remarquer que le dollar est extraordinairement fort en ce moment. Et la raison pour laquelle le dollar est fort en ce moment, c’est parce que les investisseurs considèrent que les États-Unis ont l’économie la plus forte du monde, avec le système politique le plus stable du monde.
Je ne crois pas à la nécessité d’une monnaie mondiale.»
Interrogé le 24 mars par un député, Timothy Geithner, secrétaire au Trésor américain, a répondu :
«Oui, je m’y opposerais», puis à son tour, Ben Bernanke, président de la Réserve fédérale américaine, a répondu :
«Je m’y opposerais aussi».
Jim Flaherty, le ministre des finances du Canada, a quant à lui prédit que la proposition chinoise avait peu de chances d’être écoutée.
Mais la réponse de l’économiste Dev Kar (Center for International Policy, Washington) à cette attitude de refus est plutôt nette : « But that was then; this is now.»
.
Des réactions positives
• FMI
Le FMI a jugé cette hypothèse « sérieuse« . Mercredi 25 mars, Dominique Strauss-Kahn a déclaré que des discussions sur une nouvelle monnaie de réserve étaient « légitimes» et pourraient se tenir « dans les mois qui viennent« .
• George Soros
Soutenir l’économie des « États périphériques» sera un des enjeux du G20 : la crise a aspiré vers les États centraux (développés et soutenant leur secteur bancaire) tous les capitaux rapatriés par leurs établissements en difficulté, déstabilisant par là même l’économie des pays émergeants, n’ayant ni capacité de garantie ni pouvoir de sauvetage de leur secteur privé.
• ONU – Joseph Stiglitz
Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz dirige une équipe d’experts de l’ONU qui propose des réformes pour remédier à la crise financière, dans un rapport de 18 pages publié le 26 mars :
« Such an SDR system could contribute to global stability, economic strength, and global equity. This system would be feasible, non-inflationary, and could be easily implemented.
There was a growing consensus that there are problems with the dollar reserve system. Economists have been discussing the weaknesses of single-currency reserve systems for decades.»
Interrogé sur la calendrier et la faisabilité d’une telle réforme des DTS : “It could begin to be phased in next year. One of the main issues left to be worked out is how the SDRs would be allocated.»
Mais il reste pessimiste sur la réalité d’un tel déroulement : « Realistically, I don’t think it’ll happen that fast»
• Président Lula
Le président Lula, dans une conférence de presse conjointe le 24 mars avec Gordon Brown, a souligné l’importance de discuter de la proposition russe.
• Sur Al Djazira : trois économistes
Inside Story, l‘émission d’AlJazeeraEnglish, s’empare du sujet le 26 mars : « China questions the dollar’s value« .
En deux parties, elle présente l’avis de trois économistes : Robert E. Scott, Washington – Andrew Leung, Londres – Max Keiser, Paris
.
.
• Bruxelles
Le commissaire européen aux Affaires économiques, Joaquin Almunia, donne le sentiment général :
«Les pouvoirs économiques sont en train de changer. La Chine et d’autres économies émergentes ont effectivement un rôle plus important et pertinent qu’avant dans l’économie mondiale. Mais je ne m’attends pas à des changements structurels majeurs dans le rôle que le dollar joue comme monnaie de réserve.
Je pense que tout le monde est d’accord avec le gouverneur Zhou Xiaochuan sur la nécessité de renforcer le rôle du Fonds monétaire international.
Mais je pense que tout le monde est aussi d’accord pour dire que la monnaie de réserve internationale actuelle, le dollar, va continuer à être là pour une longue période».
.
À Londres, jeudi prochain, les discussions du G20 promettent néanmoins d’être agitées.
.






A ce jour, c’est l’explication la plus limpide au sujet de cette monnaie de réserve. Thanx a lot !-)
que les Etats-Unis soient défavorables à cette idée est on ne peut plus compréhensible. L’afflut d’une telle quantité de dollars sur les marchés de change aurait un impact énorme et provoquera la chute inévitable de la monnaie américaine.
Mais comment pourraient-ils s’opposer à ce que la Chine achète des Yens, des Livres et des Euros avec sa phénoménale réserve de dollars ?