mai 21, 2009
Le temps, monument du souvenir • Le présent, passé et futur simultanés – mise à jour
Le dernier film de David Fincher, L’Étrange histoire de Benjamin Button, amène à réfléchir sur le temps, la mort et la perception de sa vie (comment concilier, au moment présent, qui l’on est aujourd’hui, avec qui on a été et qui on sera?).

Le scénario adapte en la transformant (beaucoup) une courte nouvelle de Francis Scott Fiztgerald narrant la vie de Benjamin, né vieil homme, qui rajeunit au cours des années qui passent jusqu’à devenir nourrisson et disparaître (donc sans mourir?)
http://www.dailymotion.com/videox5u1cd.
L’horloge de Monsieur Gâteau
Cette inversion du temps de la vie de l’homme (un déroulement narratif dans le temps présent du personnage qui simultanément recule physiquement vers le passé) est croisée avec la notion de l’écoulement du temps comme mémorial d’une vie humaine (disparue ou qui va disparaître). Cette double lecture du souvenir et de la mort est symbolisée dans le film par une horloge particulière, celle de la gare de la Nouvelle-Orléans.

Histoire étonnante de cette horloge monumentale de la gare de la Nouvelle Orléans, qui aurait été construite par un horloger aveugle, Monsieur Gâteau, après la mort de son fils soldat.
Cette horloge est particulière : ses aiguillent tournent à l’envers et indiquent à son lecteur présent un temps qui s’écoule vers le passé au lieu de marquer l’instantanéité de sa marche vers le futur immédiat, proche, lointain.
Question : l’horloge centrale d’une gare peut-elle indiquer une heure perpétuellement fausse ?
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Le temps, monument du souvenir
Une exposition sur le thème Scénario catastrophe a eu lieu à Genève l’année dernière :
« Ce qui fait d’un aléa une catastrophe, c’est la présence de l’homme et de sa vulnérabilité. L’exposition ne montre pas la catastrophe en tant que telle, mais la façon dont les hommes s’en protègent, l’affrontent et s’en relèvent.
Toutes les sociétés cherchent à anticiper et à se préserver du pire et, quand la tragédie survient néanmoins, elles s’organisent pour faire face collectivement et donner du sens aux événements. Les catastrophes, destructrices, mettent à nu les problèmes latents des collectivités, et souvent les attisent. Mais, en bouleversant les structures humaines, les désastres défient les capacités d’adaptation des civilisations et deviennent alors un facteur essentiel de changement et de développement culturel.
C’est en 1721, dans les Lettres persanes de Montesquieu, que le mot
est employé pour une des premières fois dans son acception actuelle. La catastrophe ne concerne dès lors plus le destin d’un seul individu mais devient collective.La catastrophe produit des ruptures, du chaos et un choc émotionnel difficile à canaliser. Il apparaît alors nécessaire de mettre en place des processus de ritualisation afin de préserver le souvenir et d’assurer la continuité du groupe. Mais les gestes et les paroles du rite ne sont pas suffisants, la mémoire doit pouvoir s’inscrire dans un lieu: une ruine, un monument, un espace
reconnu par tous.»
• La mesure du temps est un monument du souvenir …
« Il arrive que les montres et horloges cassées soient chargées de la mémoire d’un événement précis. Des collectivités publiques, des musées ou des particuliers gardent ces témoins muets de l’histoire comme des talismans.
«Per non dimenticare». Pour ne pas oublier.
Ces mots figurent sur une plaque de verre fixée sur la façade de la gare de Bologne, non loin d’une grande horloge aux aiguilles immobiles. Elles sont figées sur 10h25, l’heure précise de l’attentat fasciste qui a coûté la vie à 85 personnes le 2 août 1980. Le symbole est simple, fort et chargé d’un étrange pouvoir d’émotion.» (1)Forte du signe évident qu’elle adresse à quiconque pose les yeux sur elle, l’horloge brisée impressionne l’esprit, invite à la méditation comme une stèle et protège de l’oubli.

Gare de Bologne – Horloge de gauche, en haut de la façade. (Wikipedia)
L’horloge d’une gare peut donc sciemment indiquer une heure perpétuellement fausse.
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… la trace d’un fait historique …
Il existe d’autres horloges, pendules ou montres qui se sont arrêtées sous le coup d’un événement brutal, qu’il s’agisse d’une guerre, d’une tempête, d’un raz de marée, d’un attentat ou d’un accident.
Ce sont les garde-temps fondus par l’explosion atomique d’Hiroshima, le 6 août 1945 à 8h15, ou à Nagasaki, le 9 août 1945 à 11h02.
Les montres de poche des passagers du Titanic, bloquées par les eaux glaciales de l’Atlantique dans la nuit du 14 au 15 avril 1912.
Les horloges dévastées par les attentats terroristes à New York et au Pentagone, le 11 septembre 2001.
Celle de l’entrée principale de Buchenwald a été arrêtée délibérément le 11 avril 1945 à 15h15, heure précise de la libération du camp de concentration. Ses aiguilles n’ont plus bougé
depuis 61 ans.Lestée d’une lourde charge métaphorique, forte du signe évident qu’elle adresse à quiconque pose ses yeux sur elle, l’horloge cassée en impose, comme une stèle ou un talisman qui protège de l’oubli.
Les conserver en lieu sûr relève d’un geste naturel, comme celui des employés de l’entrepôt de bus voisin de l’ex-usine AZF, à Toulouse. Leur bâtiment anéanti par l’explosion du 21 septembre 2001, ils ont voulu conserver une des grandes horloges du dépôt de bus, sidérée à 10h17.» (1)


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… ou indice qui permet de reconstituer un évènement
« Une équipe du Centre des ouragans de l’Université de Louisiane a tiré parti des innombrables horloges qui se sont arrêtées dans les maisons de la Nouvelle-Orléans, lorsque les digues qui étaient supposées protéger la ville se sont brisées après le passage dévastateur de Katrina, fin août 2005.
Les enquêteurs n’ont longtemps pas su où et quand les digues avaient cédé. Pour résoudre l’énigme, ils ont entrepris de récolter toutes les horloges, montres, pendules ou réveils arrêtés dans les maisons qui avaient été inondées.
En remontant le fil du temps, les enquêteurs ont remonté le cours des eaux folles. Ils ont pu ainsi déterminer le lieu et le moment précis de la première rupture de digue.
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La société moderne a-t-elle renoncé au monument ?
C’est en tout cas ce qu’affirme Roland Barthes dans La chambre claire.
Selon Françoise Choay, dans L’allégorie du patrimoine :
Monument : tout artefact édifié par une communauté d’ individus pour se remémorer ou faire remémorer à d’autres générations des personnes, des évènements, des sacrifices, des rites ou des croyances.
[...] mais ce passé invoqué n’est pas quelconque : il est localisé et sélectionné à des fins vitales, dans la mesure où il peut, directement, contribuer à maintenir et préserver l’identité d’une communauté, ethnique ou religieuse, nationale, tribale ou familiale.Monument historique : parce qu’il s’insère à une place immuable et définitive dans un ensemble objectivé et figé par le savoir, il nécessite une conservation sans condition.
Pour Riegl :
Le monument est une création délibérée, tandis que le monument historique n’est pas initialement voulu… il est constitué a posteriori.
Mais n’est-ce pas plutôt que le monument a changé de forme, d’échelle? Dès lors qu’une photographie peut devenir monument – soit parce qu’elle représente un monument, soit parce qu’elle fixe un instant unique –, ce monument devient transportable, intime, reproductible… voire même virtuel.
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Le présent, point de réalité convergent du passé et du futur
En avançant dans le temps de sa vie, l’homme déroule inversement l’empreinte de la mémoire, tout comme son ombre suit ses mouvements.
Sa vie est mesurée par une horloge dont les deux jeux d’aiguilles symétriques, tournant l’un vers le futur, l’autre vers le passé, sont contenus dans l’instant immédiat.
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• Différentes perceptions du présent
« Le temps et le rythme représentent un autre facteur de différenciation entre les cultures de la stratégie.
Dans les sociétés rurales où les connaissances et l’expérience des anciens font référence, le passé est privilégié.
Aux États Unis d’Amérique, le futur est ouvert, en permanence à construire et la technologie y a toute sa place.
Pour qualifier sa difficulté à se projeter au delà du présent, le Brésil a conçu le concept d’immédiatisme.
Au Japon, le présent englobe tout et le bouddhisme n’y est pas étranger. Le passé est la représentation présente de ce qui fut, et le futur, la représentation présente de ce qui peut être plus tard.
Face à la lame d’un sabre, toute l’attention doit être concentrée dans l’instant.» (3)
Le présent japonais inclut donc les représentations du passé et du futur dans l’instant immédiat.
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• Le présent comme tout : le budo
Maintenant est le moment, et le moment est maintenant.
L’éducation de l’intuition est centrale dans la culture du samouraï.
Si l’on essaie de définir l’intuition sur le plan du concept abstrait, on ne pensera qu’à un état statique. En fait, elle consiste à saisir la réalité par l’intermédiaire de notre corps. Ainsi, doit-elle s’appeler l’intuition-acte
L’attitude budo induit une communion participative avec l’environnement, qui supprime la durée entre l’origine et la manifestation d’un signe, sa perception et, en conséquence, l’effet ou la réaction adéquate à celui-ci.
Devant l’alternative extrême de la vie ou de la mort, le raisonnement est inopérant car trop lent. Le samouraï se fie à ses sensations dans une communication immédiate avec la réalité des faits.
Zatoichi, le samouraï aveugle, n’agit qu’à propos : dans la seule fugacité de l’instant où l’action s’impose, rien d’autre n’a d’importance. Avant : l’expression de ses dispositions le rendrait fatalement vulnérable, après : la mort l’aurait déjà frappé !
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• Stratégie, tactique, présent
Privilégier une attitude stratégique permet de tirer profit d’un tout sans limite dont on demeure partie prenante, alors qu’un comportement étroitement tactique se saisit d’un avantage localisé sans souci du champ relationnel dans lequel il s’insère.
Le premier participe de l’interaction générale quand le second prétend agir et s’imposer de manière autonome, isolée et coupée de l’ensemble.
Par rapport à la culture stratégique chinoise, celle des politiques et des lettrés pour qui la durée importe, la déclinaison japonaise est opérationnelle et tactique : ici et maintenant moyennant une dévotion totale à l’objectif. (3)
Ce qui sera est contenu dans l’acte du présent, où l’intuition n’est possible que par la simultanéité du passé (l’expérience acquise) avec l’instant immédiat (la pensée-mouvement).
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Le présent ne serait donc pas détaché du passé ou du futur, il les contiendrait tous les deux, plus lui-même. Mais uniquement dans l’instant immédiat.
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Mise à jour – 28 mai
Il existe une autre horloge dont les aiguilles tournent à l’envers, en route vers la « fin du monde» : cette horloge est à Londres (Kings Road), sur la devanture de la première boutique de Malcolm Mc Laren, et tourne à toute vitesse vers le « no future» depuis les années Sex Pistols.

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Effets spéciaux
Pour ceux qui ont apprécié les effets spéciaux du film : ils sont résumés en image sur le site de Matte World Digital (3 pages interactives).x…
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Articles cités
(2) Monument et monument historique
(3) Le Zen du sabre
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