juin 14, 2010
DCRI, Squarcini • DGSE, Corbin de Mangoux: deux entretiens
État de la menace, esprit, moyens, objectifs, coopérations transversales et bilatérales… deux entretiens instructifs avec les directeurs de la DCRI et de la DGSE, publiés ce mois-ci par la revue Politique internationale.

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DCRI – Un FBI à la française
Entretien avec Bernard SQUARCINI – conduit par Isabelle Lasserre, Chef adjointe du service Étranger du Figaro – Politique internationale, n° 127
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Isabelle Lasserre
Monsieur Squarcini, où en est la menace terroriste en France ?
Bernard Squarcini
Dans notre pays, la menace islamiste reste à un niveau très élevé. Surtout celle qui vient d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Pour plusieurs raisons. D’abord, il existe un lien historique et géographique entre la France et les pays du Maghreb.
Depuis l’attentat du RER B en 1995, le modus operandi des terroristes a évolué : issu d’une scission du GIA, le GSPC s’est mué en AQMI. Quant à Al-Qaïda, elle est devenue une menace globale et compte plusieurs affiliés. Par ailleurs, sur notre propre territoire, le phénomène de radicalisation tend à se développer.
En 1995, la menace salafiste était directement importée d’Algérie. Aujourd’hui, elle émane d’une zone beaucoup plus vaste, qui couvre tous les pays du Maghreb et s’étend peu à peu au Sud. En quinze ans, malgré les efforts des différents services, malgré les progrès de la coopération internationale, l’islamisme militant a gagné de nouveaux pays: le nord du Mali (où se sont installées les katibates sahéliennes d’AQMI qui ont dû fuir Alger sous la pression militaire et policière), le Niger, la Mauritanie et, depuis peu, le Sénégal. Dans quinze ans, le danger sera peut-être descendu encore plus au sud…
Nous avons mis au jour des filières de combattants au départ de l’Europe (et notamment de la Belgique, pour l’une de nos affaires) qui transitent par la Turquie et l’Iran pour aller faire le djihad en Afghanistan. Ces gens imprégnés d’idéologie radicale, qui se sont formés aux techniques de la guérilla, peuvent revenir en Europe pour y commettre des attentats. Enfin, nous sommes confrontés au problème de la radicalisation de ceux qui ont basculé dans le fanatisme religieux et qui, eux aussi, proposent spontanément leurs services à l’«organisation».
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I. L.
La France est-elle particulièrement visée ?
B. S.
Au sein de l’Europe, la France est l’un des pays les plus concernés par la menace terroriste, avec la Grande-Bretagne, l’Espagne et l’Allemagne. Le débat sur l’identité nationale et sur le port du voile, notre participation à des opérations extérieures dans des pays musulmans où les radicaux exigent le «départ des croisés»: tous ces facteurs contribuent à nous désigner comme cibles.
Le président de la République a changé la posture diplomatique de la France. Par la nouvelle impulsion donnée aux relations avec la Libye, le Qatar, la Syrie et la Turquie, nous marquons notre détermination à lutter contre le terrorisme, ce qui peut renforcer la volonté de certains de s’en prendre à la France. Mais c’est le prix à payer pour avoir une chance de résoudre certains conflits. C’est aussi le prix à payer si l’on veut sauvegarder un format de veille opérationnelle de qualité sur notre sol. Nous ne pouvons plus vivre dans notre «splendide isolement». Si la France est une grande nation, il faut qu’elle le démontre, le décline au quotidien et, donc, qu’elle prenne des risques. Ces risques existaient déjà lorsque les parachutistes français sont morts dans l’immeuble du Drakkar au Liban en 1983.
Mais c’est la première fois que les services de renseignement relevant du ministère de la Défense (DGSE, DPSD, DRM) et celui qui est rattaché au ministère de l’Intérieur (DCRI) travaillent sur les mêmes dossiers et partagent les mêmes objectifs. Car ce sont les mêmes personnes qui partent faire le djihad sur les théâtres d’opérations extérieures et qui reviennent chez nous pour endoctriner des civils ou passer à l’acte. La distinction menace extérieure/menace intérieure a disparu. C’est le drapeau français qui est visé, qu’il soit «planté» sur le territoire national ou à l’étranger. Dans les pays de la zone sahélo-saharienne et en général dans les zones de djihad, l’enlèvement de ressortissants français – journalistes, membres d’ONG, expatriés, etc. -est une réalité préoccupante.»
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Lire la suite de l’entretien avec les questions suivantes :
- Combien d’attentats parvenez-vous à déjouer chaque année en France?
- Plus concrètement, pouvez-vous nous parler des projets d’attentats fomentés contre vos locaux en 2008 et dans la banlieue parisienne, à Saint-Denis, en 2009?- Est-il possible de mesurer quantitativement le phénomène des conversions en France ?
- Comment les empêcher de commettre l’irréparable ?
- Les mosquées sont-elles au cœur de ce système de surveillance ?
- Sommes-nous aussi vulnérables que l’était la Grande-Bretagne à l’époque du Londonistan?
- Il est vrai que nous n’avons pas le même passé colonial que la Grande-Bretagne…
- Pensez-vous que la menace islamiste puisse un jour faire vaciller la France ?- Existe-t-il une doctrine française du contre-terrorisme ?
- Est-il vrai que le SVR, les services de renseignement extérieurs russes, sont aussi actifs qu’à l’époque du KGB ?
- Qu’est-ce qui les intéresse ?
- Et la Chine?
- Des pays comme l’Iran ont-ils des activités d’espionnage ?
- Y compris en France ?
- L’extrême gauche représente-t-elle toujours un danger ?
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DGSE – Le renseignement face aux nouvelles menaces
Entretien avec Érard CORBIN de MANGOUX – conduit par Isabelle Lasserre, Chef adjointe du service Étranger du Figaro – Politique internationale, n° 127
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Isabelle Lasserre
Comment devient-on patron de la DGSE quand on a fait toute sa carrière dans la préfectorale ?
Érard Corbin de Mangoux
Tout est affaire de circonstances. Il se trouve que j’appartenais, sous l’autorité des préfets Gaudin et Baland, à l’équipe qui a réalisé la réforme de la police nationale du temps où Nicolas Sarkozy était ministre de l’Intérieur. J’ai ensuite été choisi comme directeur général des services des Hauts-de-Seine peu de temps avant que le président du conseil général de ce même département ne soit élu président de la République. Il m’a alors demandé de le suivre à l’Élysée, où je suis resté un an et demi, puis il m’a désigné comme directeur à la DGSE. Voilà comment les événements se sont enchaînés.
Le président souhaitait probablement placer à la tête des services extérieurs un homme qu’il connaissait personnellement. Il voulait sans doute que cet homme possédât des capacités d’organisation et de management. Et qu’il fût loyal, fidèle aux institutions. Mais tous les directeurs des services extérieurs ont un peu le même profil. Qu’ils soient militaires, préfets ou ambassadeurs, la plupart ne connaissent rien au monde du renseignement et à ses subtilités avant d’être nommés. Après, à eux de faire leurs preuves.
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I. L.
Le Livre blanc sur la défense demandé par Nicolas Sarkozy vous assigne une nouvelle fonction: «connaissance et anticipation.» Il a aussi créé un Conseil national du renseignement. Pourquoi le président a-t-il ressenti la nécessité de réformer les services de renseignement français?
E. C. M.
Le président de la République a souhaité disposer d’un nouveau Livre blanc parce que, depuis le précédent, en 1994, l’environnement international avait sensiblement changé et qu’il fallait adapter notre dispositif en conséquence. Ce Livre blanc innove dans la mesure où il porte non seulement sur la défense, mais aussi sur la sécurité nationale.
Si l’on veut assurer la sécurité de notre pays, de ses intérêts et de ses ressortissants, il faut en effet avoir une vue d’ensemble des problèmes, qu’ils se situent à l’étranger, à nos frontières ou sur notre sol. Le Livre blanc est arrivé à la conclusion que la connaissance et l’anticipation -dont le renseignement est un élément essentiel- devaient être le cinquième pilier de la défense et de la sécurité nationale (avec la prévention, la dissuasion, la protection et l’intervention).
Pourquoi ? Parce que dans le monde globalisé, incertain, complexe et mouvant qui est le nôtre, les menaces sont multiples. Elles proviennent d’États ou d’acteurs non étatiques plus ou moins clandestins et opaques. Il est donc plus indispensable que jamais de recourir au renseignement pour décrypter leur fonctionnement et leurs intentions et anticiper leurs actions afin de pouvoir les entraver.
En France, traditionnellement, on connaît mal le renseignement et on s’en est longtemps défié. Contrairement, par exemple, aux Britanniques qui en reconnaissent l’utilité depuis longtemps. Ce Livre blanc et les décisions qu’a prises le président de la République à sa suite constituent donc une petite révolution intellectuelle. Pour la première fois, on intègre le renseignement, au plus haut niveau de l’État, dans la panoplie d’outils dont disposent les décideurs de la politique étrangère, de sécurité et de défense. C’est le sens de la création du Conseil national du renseignement qui, sous l’autorité du président, définit les orientations stratégiques en la matière.
Il est logique que la coordination s’effectue au niveau du président de la République car il est à la fois l’inspirateur de la politique étrangère et le chef des Armées. Cette priorité donnée au renseignement se traduit aussi par une augmentation des moyens, indispensable pour rester dans la course vis-à-vis tant de nos ennemis -dont il ne faut pas sous-estimer les capacités- que de nos partenaires. Car on ne coopère efficacement que si l’on est reconnu comme crédible.
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Lire la suite de l’entretien avec les questions suivantes :
- Qu’est-ce qui ne fonctionnait pas ?
- Sur quoi portaient les malentendus avant la réforme ?- Quelles sont les nouvelles menaces auxquelles la France doit faire face ?
- Chaque année, une dizaine d’attentats seraient déjoués sur le sol français. Confirmez-vous ce chiffre ?
- La tentative d’attentat du 25 décembre 2009 sur un vol Amsterdam-Detroit de la compagnie Delta a été commise par un homme seul. Comment vous adaptez-vous à une menace qui tend à s’individualiser ?- Vos services ont-ils réussi à infiltrer Al-Qaïda ?
- Qu’est-ce qui changerait si l’on attrapait Ben Laden ?
- Qui finance les ennemis de la France ?- Outre le terrorisme, quelles sont les autres grandes menaces ?
- Justement, les services de renseignement français ont la réputation d’être excellents sur le nucléaire iranien. C’est la France, d’ailleurs, qui a découvert le nouveau site de Qom en septembre dernier. Est-il trop tard pour arrêter la bombe iranienne ?
- Les services de renseignement pakistanais, l’ISI, sont connus pour mener un double jeu, vis-à-vis des talibans et de la coalition internationale déployée en Afghanistan. N’est-il pas problématique de coopérer avec un service qui conduit une action aussi équivoque ?
- Le Pakistan représente-t-il une menace ?- Les États-Unis cherchent une porte de sortie honorable en Irak et en Afghanistan. Ce type de conflit n’est-il pas voué à disparaître ?
- Considérez-vous la Russie de Poutine, qui a mené une guerre contre la Géorgie et manifeste sa nostalgie de l’empire, comme un pays dangereux ?
- La DGSE collabore-t-elle avec le FSB ?- Face aux nouvelles menaces, privilégiez-vous le renseignement humain ou la technique ?
- Quels sont les services les plus performants ? À quel niveau se situe la France ?
- Vous ne citez pas les Israéliens…
- La coopération avec les services américains est-elle plus facile depuis que la France a réintégré l’Otan ?- Quelles sont les forces et les faiblesses des renseignements extérieurs français ?
- Et les faiblesses ?
- L’action clandestine s’est-elle remise de l’affaire du Rainbow Warrior ? Les méthodes françaises, notamment en Afghanistan, paraissent plus discrètes et plus hésitantes que celles des Américains…- Quelles sont les grandes figures du renseignement dont vous vous inspirez ?
- Quel bilan aimeriez-vous laisser derrière vous le jour où vous quitterez la DGSE ?
- Êtes-vous nostalgique de la période Alexandre de Marenches, de ces temps où les directeurs de la DGSE ne dédaignaient pas la géopolitique ?•
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