les carnets de clarisse

impressions & information ouverte

Constellation Marconi • 3 -Monde virtuel, imprévisibilité, information

Pourquoi serions-nous différents et soumis à d’autres lois que celles du milieu dans lequel nous sommes apparus et où nous vivons ?

Le monde est incertain, inquiétant, chaotique, indéterminé. L’homme est une anomalie, une imprévisibilité, une somme de singularités, une dynamique d’indéterminations. Miroirs, symbiose, résistance, survie.

Nous avons survécu parce que nous arrivons à intégrer, transformer et transmettre de l’information et des niveaux d’indéterminations, individuellement comme collectivement. Nous sommes aussi la mesure du temps et la mémoire dynamique des imprévisibilités.

mouvement-perpetuel

Le mouvement perpétuel – Magritte, 1935

Un texte de Jean Zin :

L’improbable miracle d’exister

Le miracle permanent

Il y a déjà longtemps que la théorie quantique et les lois du chaos (Prigogine) ont introduit l’indéterminisme dans la physique. Cela n’en constitue pas moins une anomalie dans une conception entièrement déterministe du monde. La liberté semble impossible dans ce monde de la science, tout comme dans le monde divin d’ailleurs. Lorsque la causalité règne, la fin est donnée en même temps que l’origine, et lorsque la finalité est toute puissante rien ne fait obstacle à sa réalisation, le temps n’existe pas. Les théories de l’histoire semblent ainsi contradictoires sous ces formes désincarnées. Bergson a montré pourtant que nous n’appartenons ni au monde prévisible de la science, ni au monde arbitraire des dieux.

Notre monde, le monde de la vie, c’est celui de la durée c’est-à-dire d’un temps incertain livré à la surprise et à l’attente, monde d’événements, d’imprévus, d’essais et d’erreurs dont nous essayons de tirer enseignement. Ce que je voudrais montrer, c’est que, loin que ce soit dû à un défaut de la science, il n’y a pas d’autre monde pensable qu’improbable, contingent, impossible même. L’existence est un miracle sauvé du néant, la liberté et l’indétermination sont une donnée plus originaire de notre temporalité que le déterminisme des lois physiques, biologiques ou sociales.

Basarab Nicolescu définit le miracle de façon suggestive comme l’intervention d’un niveau dans un autre niveau. C’est aussi la définition du stress et des catastrophes mais il n’y aurait ni stress, ni catastrophe, s’il n’y avait d’abord le miracle d’exister (y aurait-il une théorie des miracles, sorte de théorie de la gouvernance, comme il y a une théorie des catastrophes?).

Il y a donc à la fois miracles et catastrophes, aubaines et injustices plutôt que l’application morne de la Loi. C’est ce qui fait le caractère d’indétermination de notre monde. Mieux, c’est à mesure même que les lois du monde sont incertaines qu’elles nous concernent et nous préoccupent. Seules nous intéressent les questions qui nous résistent. Si on ne connaissait pas l’injustice, on ne se soucierait pas de justice, comme le disait déjà Héraclite. Le ratage est premier : c’est le péché originel, il n’y a pas d’harmonie préalable. Non seulement nous sommes dans un univers de lois imparfaites, d’une indétermination relative, mais il ne peut y en avoir d’autre parce que, comme nous le verrons, l’improbabilité c’est non seulement la durée mais c’est aussi l’information, la matière, la vie et la liberté. Nous vivons dans un monde imparfait, miraculeux et catastrophique à la fois, qui dépend largement de nous, de notre action.

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Extraits relevés

information, improbabilité, interprétation

C’est ce caractère incalculable de l’univers qui donne toute son importance à l’information caractérisée elle aussi par son improbabilité, sa nouveauté, ce qui permet d’interpréter toute existence et tout événement comme information.
L’entropie ici est créatrice plus que destructrice. Par ses ratages même, le travail du temps est créateur, par ses fractures, ses effondrements, ses rencontres hasardeuses.

Non seulement nous sommes dans un univers de lois imparfaites, d’une indétermination relative, mais il ne peut y en avoir d’autre parce que, comme nous le verrons, l’improbabilité c’est non seulement la durée mais c’est aussi l’information, la matière, la vie et la liberté. Nous vivons dans un monde imparfait, miraculeux et catastrophique à la fois, qui dépend largement de nous, de notre action.

C’est à mesure même que les lois du monde sont incertaines qu’elles nous concernent et nous préoccupent. Seules nous intéressent les questions qui nous résistent.

miracles, singularités, vie, identité

Il faut admettre qu’il y a beaucoup de faits indéductibles que nous devons prendre en compte à tous les niveaux de la réalité, et qui forment presque autant de disciplines séparées. Le monde matériel est vraiment façonné par des quasi-hasards en une exubérance de formes, condition de sa diversification et de la vie.

Si tout était tout le temps pareil, rien ne bougerait, il n’y aurait pas de vie. S’il n’y avait aucune loi, rien ne pourrait durer.

Il n’y a pas de génération spontanée : la vie est toujours produite par la vie. Il faut y insister pourtant, ce n’est pas la vie qui introduit l’indétermination de l’être, elle se construit plutôt dessus (ou tout contre), identité qui se reproduit dans le changement, ce qui constitue sa durée.

niveaux d’indéterminations, empirisme, chaos, changements

La physique se constitue donc par intégration de niveaux d’indéterminations constatés empiriquement. C’est l’acquis des théories du Chaos. Malgré le déterminisme des lois physiques, l’univers est un milieu d’indétermination, de différenciations et de changements (cycliques, continus, exceptionnels), ce n’est pas un univers d’équations, ce n’est pas un univers homogène où il ne se passe rien. Au contraire, toutes sortes de combinaisons se produisent introduisant un plus haut niveau d’indétermination au fur et à mesure.

L’improbabilité de la vie est une réponse à l’improbabilité du monde physique, une tentative d’y répondre au moins et dont la persistance signe une réussite certaine. Le miracle de la vie a résisté jusqu’ici à toutes les catastrophes.

survie

Ce qu’il faut comprendre c’est qu’on passe de la dérive des lois physiques, leur indétermination réelle (et non pas formelle), à un processus vital qui se confronte à cette indétermination pour tenter de s’y soustraire en se multipliant et en essayant de maintenir, face aux aléas de la vie, une homéostasie intérieure (homéostasie relative car un dynamisme doit être préservé) par régulation, plasticité et prévoyance impliquant les différentes façons de se maintenir identique dans le changement.

La vie prend l’indétermination à revers, si l’on peut dire, par ce qu’on appelle l’adaptation qui tente d’y répondre, réduire l’indétermination en ne se laissant pas faire, réagir plutôt que subir. Toutes les stratégies d’adaptation ne sont pas viables, mais la vie ne sera jamais la mort inerte. Il n’y a pas de vie passive, sans pour-soi, sans activité, sans dynamisme, sans une sorte de liberté même. Toute vie s’inscrit dans un cycle plus large, comme la plante de la graine à la fleur et au fruit, c’est la stratégie globale qui compte. Cette dynamique sous-jacente devient avec le passage à l’animalité une finalité plus explicite puisqu’on peut dire, qu’au moins lorsqu’il y a proie, la vie est ce qui pose un objectif pour l’atteindre (désir, exploration, apprentissage, approche).

l’autre, durée, apprentissage

La vie ne se comprend qu’à être tournée vers un extérieur (sensibilité, irritation, reproduction), qui n’est pas toujours pareil. La vie est attentive à des événements imprévus, temporalité vécue dans son indétermination, sa durée éphémère.

Malgré tous les déterminismes, la vie consiste dans une finalité particulière opposée au monde des causes, sujet opposé à l’objet, prédateur à sa proie dans une lutte indécise. On vit dans un monde d’événements, une durée limitée, l’incertitude de l’avenir et de notre fin. C’est à cela que la vie doit faire face par un apprentissage qui dépend de chacun, et donc aussi la signification que prend l’expérience commune.

cybernétique, théorie de l’information, informatique

Il ne devrait pas être si difficile d’admettre l’émergence de la finalité comme propriété de la vie. La finalité a une cause, un affect, mais elle introduit un autre ordre de causalité, subjective, l’action des idées, de la mémoire dont la cybernétique et la théorie des systèmes sont la formalisation.

En effet, nous avons vu qu’il n’y a pas d’univers sans indéterminations et que le miracle de la vie répondait à l’improbabilité du monde, mais le concept d’information se réduit à cette improbabilité même.
Physiquement, ce qui fait une information (un bit) c’est une « redondance improbable»  qui permet d’identifier un signal, le détacher du bruit de fond. Sémantiquement surtout, ce qui fait la valeur d’une information c’est son caractère improbable, exceptionnel, capable de causer un changement de comportement et non pas un caractère répétitif et monotone. D’ailleurs au niveau du cerveau, les signaux répétitifs sont en général ignorés.

L’information c’est l’écart par rapport aux habitudes, c’est la nouveauté, l’exception et non la règle. Ce n’est pas seulement pour les médias que l’information c’est la singularité, l’événement, les catastrophes, et non pas les trains qui arrivent à l’heure. L’objet de la théorie de l’information ou de l’informatique, c’est l’erreur, le bug, l’imprévu, le bruit. Le caractère d’exception de l’information rend simplement explicite le caractère d’exception de toute existence au-delà de la matière et de l’énergie.

information, incertitude, liberté, survie

Ce qui définit l’information c’est de réduire l’incertitude, ce qui suppose une incertitude préalable et généralisée. Dans un monde déterministe, il n’y a pas d’information ni de vie, ni d’histoire, seulement des processus continus se poursuivant à l’infini. Il n’y a pas d’information dans un monde lisse, de lois implacables sur lesquels nous n’aurions pas de prise.

L’information s’oppose à l’entropie comme un système ouvert s’oppose à un système fermé, l’organisation active à la désorganisation subie. L’information sur l’état du monde se mesure à ce que peut en faire le destinataire pour sauver sa peau, passer entre les gouttes, s’adapter ou résister. L’information s’adresse à une liberté, c’est-à-dire à une réaction imprévisible car ne pouvant répondre à la nouveauté qu’en appliquant des analogies apprises, et qui sont donc changeantes selon les individus et leur histoire.

De même que l’analogie nous aide et nous trompe à la fois, de même, nous n’aurions pu vivre dans un monde qui ne soit d’un déterminisme imparfait et donc inquiétant. L’information est l’autre face de notre fragilité, notre dépendance d’un réel extérieur qui nous échappe et qu’on essaie de comprendre et d’apprivoiser. L’information, c’est tout ce qu’on ne sait pas de l’existence, tout ce qui nous étonne, nous menace ou nous sauve, c’est l’énigme du monde.

La liberté c’est l’homme même, c’est la parole donnée et c’est la vie. Liberté trop contraignante sans doute, qui ne se prouve qu’en acte. L’homme est impossible, trop invraisemblable, déterminé par ses intérêts, ses instincts, sa logique… Il ne surgira pas du sommeil ou de nos complaisances, mais soudain, de la résistance de celui qui se dresse et dénonce.

sens, désirs, responsabilité

Nous sommes responsables de nos finalités, de nos désirs, de la dignité de notre existence, sens revendiqué contre le néant qui nous entoure.

Le sens est une forme de résistance à l’information, de persistance dans l’être, de mémoire, d’apprentissage, d’intégration des événements qui nous surprennent. Construction toujours improbable et pourtant essentielle d’un univers culturel, d’un langage commun.

histoire

Le salut n’est pas individuel et il y aura toujours des problèmes à résoudre. Le but final n’est pas dans un avenir lointain, une société idéale, une gloire éternelle. Il s’agit toujours de risquer sa vie pour relever l’humanité de sa chute, de son désastre actuel, par notre attitude, notre lutte constante, notre constante vigilance. Le miracle doit être à chaque fois renouvelé qui ne deviendra jamais l’ordre des choses, même s’il a marqué nos mémoires et engage l’avenir. Pour donner un sens à notre vie, il faut se donner le temps lui-même, s’inscrire dans une histoire collective, une succession de miracles sans doute mais aussi et bien plus encore de massacres hélas, un long et douloureux apprentissage de l’inconnu.

Ce n’est donc ni une caractéristique de la politique ou des sciences sociales, ni une caractéristique de notre temps, de vivre dans un monde incertain où notre intervention est décisive.

monde virtuel

L’humanité chevauche l’animalité par le langage qui l’universalise, ouvre l’individu au commun, à la mémoire collective, au flux ininterrompu d’informations, à « un autre monde» , celui de la culture qui s’oppose à la nature, du symbolique qui n’est pas réel, monde virtuel, qui semble inconsistant sans existence sensible, ce qui ne l’empêche pas de peser de tout son poids.

Lectures liées

Homéostasie
Initialement élaborée et définie par Claude Bernard, l’homéostasie est la capacité que peut avoir un système quelconque (ouvert ou fermé) à conserver son équilibre de fonctionnement en dépit des contraintes qui lui sont extérieures. Selon Walter Bradford Cannon, «l’homéostasie est l’équilibre dynamique qui nous maintient en vie.» La fixité du milieu intérieur est la condition d’une vie libre et indépendante : c’est-à-dire que nous ne devons pas trop nous préoccuper de l’environnement pour évoluer.

La notion est apparue en biologie, relativement à l’équilibre chimique des organismes vivants, mais s’est révélée utile à la définition de toutes formes d’organismes en sociologie, en politique et plus généralement dans les sciences des systèmes.
William Ross Ashby, l’un des pères de la cybernétique, en a fait une démonstration purement expérimentale par la construction d’un appareil qu’il appelle homéostat.

homéostat (1953)
- Appareil complexe, qui règle lui-même son fonctionnement d’après un équilibre préalablement fixé.

- Appareil construit dans les années 1950 par W. R. Ashby, qui prétendait ainsi simuler la fonction d’homéostasie des organismes vivants.
Cet appareil permet une démonstration d’équilibrage permanent entre quatre composantes représentées par des plaquettes mobiles dans des bains acidulés que des impulsions électriques contradictoires administrées volontairement par un expérimentateur font varier de positions sans pouvoir empêcher la machine de les ramener à une position centrale d’équilibrage au sein des éléments. La démonstration de cet appareil se trouve dans le film
La Cybernétique de Jean-Marie Piquint.

- Appareil destiné à étudier comment un système d’une certaine complexité peut régler son fonctionnement, s’il est abandonné à lui-même, selon un équilibre préalablement fixé. L’homéostat n’est évidemment qu’une machine, et pourtant, il agit comme un tout, qui serait indépendant de ses parties, de leurs lésions ou servitudes accidentelles (RUYER, Cybern., 1954, p. 68). Les machines adaptatives, qui peuvent simuler des raisonnements ayant pour conclusion une adaptation de leurs fonctions à des situations variant de façon discontinue : par exemple, un pilote automatique régulé par un homéostat (COUFFIGNAL, Mach. penser, 1964, p. 120).

Ross Ashby’s information theory: a bit of history, some solutions to problems, and what we face today
by Klaus Krippendorff – University of Pennsylvania, Philadelphia, PA. Year 2009.

Starting with my acquaintance with W. Ross Ashby, this paper offers an account of one aspect of his work, information theory. It shows his motivation to embrace information theory, how he extended it, where it failed while fertilizing reconstructability analysis, and what it took for a solution to emerge. Based on Ashby‘s recognition of the material limits of computation, the paper continues his concern for transcomputational phenomena and proposes a paradigm shift to cope with what probably is one of the most complex system we face today, cyberspace. Replacing the epistemological stance of discovery with that of design, the paper discusses how the enormous information quantities of cyberspace implicate human agency, a concept necessary to explain the ecology of electronic artifacts that populate cyberspace. It suggests a new direction for constructing theories of complex systems involving their human constituents not recognized by Ashby but derivable from his ideas.
Keywords: communication theory, complexity, cybernetics, cyberspace, decomposition, electronic artifacts

cybernétique
Méthodologie interdisciplinaire consacrée aux problèmes de l’antihasard.
Un des concepts fondamentaux de la cybernétique est qu’il n’est pas nécessaire de connaître les raisons d’une variation accidentelle, car on la corrigera en intervenant uniquement sur la variable qu’on a choisi de régler.

••••••• source
Jean Zin, L’improbable miracle d’exister

Category: constellation de marconi, savoirs

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