fév 23, 2013
La prospective est un espace-temps
C’est en écoutant un jour le photographe Jean-Pierre Godeaut me parler de son métier, autour d’un thé et d’une tarte aux pommes dans sa cuisine, que j’ai tout d’un coup vu la prospective autrement. Nous parlions d’Égypte, de palmiers et de photo panoramique, une de ses spécialités, qu’il a expliquée ainsi : « Le panoramique est un espace-temps. »
La photo panoramique fixe le déroulement du temps dans un espace correspondant à celui du regard en le fondant en une seule image, où tout s’est imprimé, mais où tout n’est plus visible.

Finalement, la prospective est comme le panoramique, c’est la photographie d’un espace-temps, c’est l’impression de l’image du pendant sur un territoire donné, entre l’avant (aujourd’hui) et l’après (le futur qui suivra la photographie).
La prospective va ainsi rechercher les tendances présentes dans ce qu’elle regarde et analyser leurs effets à venir, puis en présenter une image finale, qui sera construite à la fois sur des faits et à la fois sur le ressenti de ces faits.
Cette image va intégrer tout ce qui va se passer dans cet espace durant le temps qui lui est donné pour s’imprimer. Le décor fixe restera fixe, les mouvements se recouvriront ou s’effaceront, s’imprimeront ou disparaîtront. Ainsi, l’image d’éléments présents au début de la photographie mais pas à la fin pourrait persister et rester imprimée, ou bien apparaître sur la photo alors qu’ils ont en fait disparus du champ de vision. Comme la persistence d’une mémoire, d’un événement ou d’une présence ; la survivance d’un symbole ou un mythe.
La prospective est-elle juste ? fiable ?
On peut tout à fait tricher pendant que l’image s’imprime sur la pellicule ou le papier.
« Si je suis à gauche du bassin et que je cours très très vite pour aller me mettre à droite, je serai à ces deux endroits sur la photo : au point de départ et au point d’arrivée. »
Il y a aussi dans ce paysage des choses que l’on ne perçoit pas, mais qui sont là, en train de bouger, d’agir, mais que l’on ne voit pas, et qui peuvent modifier d’un coup l’image (par exemple un oiseau traverse le ciel, sortant de nulle part, ou un promeneur sort du bois) ; et des choses qui semblent impossibles (être simultanément à deux endroits de la photo, par exemple) ou que nous pouvons interpréter de manière erronée (ce sont des jumeaux ? il y a deux personnes ?).
Construire une image prospective
La prospective ne devrait pas juste consister à prolonger des courbes ou reconduire des données, comme à photographier ce qui est présent et à le vieillir mécaniquement, ni non plus à considérer l’évolution de ces données sans altération ou modification de leur perception au cours du temps par les acteurs.
Si on change l’échelle de temps ou l’angle de vue d’une photo panoramique, le résultat peut être surprenant.
Le photographe canadien Michael Chrisman a ainsi fixé un appareil photo sur un poteau pendant une année entière devant le même paysage de gratte-ciel de Toronto (une boîte noire avec un trou d’épingle contenant une feuille de papier photosensible).

Au final, aucun mouvement d’activité humaine n’a été enregistré ; seul le ciel comporte ces traces, incompréhensibles.
Cet article d’Anne Bossé explique comment la photographie est autre chose qu’une reproduction de la réalité. « Aucune photographie n’est la prise de vue du réel.»
On considère trop souvent comme allant de soi que ce que l’on a voulu photographier au moment de la prise de vue est « dans » l’image alors que l’intention photographique ne détermine pas à l’évidence ce que raconte l’image.
Comme l’écrit F. Laplantine « il est effectivement beaucoup plus difficile de ne pas croire ce qui est vu que ce qui est dit ».
Pourtant « aucune photographie ne consiste en un simple enregistrement du voir [...] mais en un degré de similitude avec ce dernier ». Peu importe que cette photographie ne soit pas la prise de vue du réel, aucune ne l’est. Une photographie est toujours un point de vue particulier et on l’oublie trop souvent.
Basée sur des observations de terrain, elle rend compte d’une analyse et par sa force illustrative acquiert une dimension critique.
Un parallèle entre le travail du chercheur et « le travail du photographe ou du cinéaste qui ne consiste pas tant à rendre visible qu’à montrer ce qu’il y a d’invisible dans la perception immédiate » ouvrirait la voie à une utilisation raisonnée de ce type de supports.
Si l’on veut poursuivre l’analogie en partant de ce dernier paragraphe, on pourrait ainsi étudier les prospectives comme autant d’œuvres.
La prospective comme art
Les études prospectives comme autant d’œuvres, certaines éblouissantes, certaines insipides, réalistes ou oniriques, figuratives ou abstraites, natures mortes ou portaits vivants ; œuvres qui parlent autant de leurs auteurs que de leur sujet, en miroir.
La prospective, comme le panoramique, devrait permettre d’embrasser d’un seul regard la vision de ce déroulement du temps, tout en en magnifiant les détails que l’on ne voit pas au premier regard et les éléments persistants. La prospective n’est pas l’image de l’après, c’est l’image du pendant. Et c’est ensuite le mécanisme du déroulement de ce pendant qu’il faudra comprendre et étudier, après en avoir vu l’image.
La prospective est un art, et comme tout art, est subjectif. La qualité de la composition et la pertinence du sujet viennent de l’œil de celui qui regarde, et la véracité ou la justesse du résultat de son savoir-faire et de son honnêteté.
Comme dans tout art, il n’y a pas de prospective puissante et forte sans sensibilité, sans respect du sujet ni maîtrise technique, ni sans capacité d’imagination appliquée.
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