les carnets de clarisse

impressions & information ouverte

L’aubergine et le vizir

Un conte populaire à propos d’un roi et de son vizir

Le roi en avait assez de manger des aubergines. Il mentionna un jour devant son vizir que l’aubergine était un légume totalement inutile. Le vizir fut de tout cœur d’accord avec son roi, et se mit à critiquer le malheureux légume de manière si emphatique que le roi n’eut plus aucun doute sur la justesse de son opinion.
Quelques jours plus tard, le médecin personnel du roi rencontra ce dernier et lui parla des remarquables bienfaits pour la santé de la consommation d’aubergines. Du coup, le roi recommanda le légume à son vizir. Celui-ci ne pouvait qu’être d’accord. L’aubergine était vraiment la reine des légumes, et, comme il continuait à vanter éloquemment ses nombreuses qualités, le roi se souvint qu’auparavant ce même homme avait très rondement condamné le légume en question. Furieux, il lui demanda comment il pouvait soutenir deux points de vue aussi diamétralement opposés.
La réponse du vizir fut empreinte d’une sagesse distillée pendant des générations.
Il répliqua : « My lord, je travaille pour vous, pas pour l’aubergine. Quel bien cela me ferait-il, à moi, si j’étais d’accord avec l’aubergine mais en désaccord avec vous ?» 

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Pavan K. Varma nous rapporte ce conte dans Le défi indien – Pourquoi le XXIeme siècle sera le siècle de l’Inde (Actes Sud, BABEL, 2005). Pavan K. Varma est écrivain, diplomate, directeur général de l’Indian Council for Cultural Relations.

Son explication : « Le vizir ne pouvait pas penser qu’il y avait quoi que ce soit de moralement condamnable à changer d’avis en étant d’accord avec son roi. Son amoralité était fondée sur la perception pragmatique que le poids de sa position était plus important que la solidité de ses convictions. Pour la plupart des Indiens les convictions privées ne doivent jamais se mettre en travers des avantages personnels.» 

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La chute des mythes projetés et auto-construits

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L’édition indienne (en anglais) de 2004

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Ce livre passionnant tente de répondre sans tabou à la question « Qu’est-ce qu’être indien? »  dans l’optique des défis et des potentiels du 21e siècle.

Des réponses fouillées, claires, bien illustrées, à la fois sur le point de vue de l’étranger et sur celui de l’Indien face à lui-même. L’analyse est franche, directe, sans concession, souvent dure. Ainsi le mythe de l’Indien intègre, spiritualiste, détaché des contingences de ce monde, non-violent, tombe en poussière.

La recherche du pouvoir apparaît pour un Indien l’objectif légitime de son existence (qu’il doit combiner avec les quatre buts fondamentaux de sa vie d’hindouiste et les quatre stades de sa vie terrestre, sans oublier la fidélité à sa caste). Cela entraîne une amoralité dans les actes quotidiens considérée comme normale dès lors que ceux-ci sont en rapport avec cet objectif.

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Le pays des dualités et des antinomies

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Ce livre de 360 pages est divisé en six parties :
1) introduction : image ou réalité
2) le pouvoir : le triomphe inattendu de la démocratie
3) la richesse : le mythe de « l’autre monde» 
4) la technologie : le passé explique les succès d’aujourd’hui
5) le panindianisme : violence et volonté de compromis
6) épilogue: un équilibre crucial pour le décollage.

Se révèlent alors une série de dualités assez surprenantes pour les esprits cartésiens :
- appartenir simultanément à un monde moral (l’ordre du cosmos) et un monde amoral (sa propre vie comme étape dans le cycle continu des renaissances)
- constater l’absence de bienveillance envers les étrangers et en même temps la collaboration/collusion avec les étrangers d’une puissance étrangère d’occupation, c’est-à-dire être fidèle à sa déloyauté et pourtant servir sans vergogne ni remords l’étranger.

On apprend les usages sociaux et leur échelle de valeurs :
- flatter et être flatté, en utilisant toute la palette de l’exagération et de l’emphase dans la déférence affichée, s’exprimant sans subtilité, mais dans le doute perpétuel sur la pérennité des deux parties : demain, le flatteur peut être écarté, et le flatté déchu,
- user de la corruption pour alimenter et consolider la démocratie,
- le bien triomphe du mal mais la vie est duplicité et trahison,
etc.

Les références aux textes (Mahâbhârata, Kâma Sûtra, Râmâyana, Arthashastra), leurs mises en relation avec les notions de base de l’hindouisme, des exemples puisés dans de nombreuses études, constituent une synthèse puissante mais néanmoins assez facile d’accès pour les profanes, fluide et d’une lecture agréable.

Où l’on apprendra aussi avec intérêt que :
• l’Inde et l’hindouisme sont absents des études de Samuel Huntington (Le Choc des civilisations) et de Francis Fukuyama (La Fin de l’Histoire et le dernier hommeLa confiance et la puissance)
• l’Inde produit plus de politiciens, élections, partis politiques démocratiques que la totalité du reste du monde.

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Extraits

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« Pour la plupart des Indiens les convictions privées ne doivent jamais se mettre en travers des avantages personnels.» 

« Même dans leurs pires actions, les Indiens ne sont jamais accablés par leur absence de moralité, et ils ne perdent pas confiance dans leur virtuosité ultime; parce que, après tout, dans un monde passager et éphémère, quelque chose peut-il être éternellement bon ou mauvais ?» 

« L’hindouisme doit être la seule religion qui inclue expressément l’accomplissement des désirs physiques et la poursuite de la prospérité parmi les buts suprêmes de la vie.» 

« Les politologues peuvent tirer d’intéressantes conclusions du fonctionnement de la démocratie en Inde. La principale est qu’il n’est pas de loi universelle qui explique le succès d’institutions démocratiques. La démocratie peut trouver ses racines, non pas en raison de la force intrinsèque des idées qu’elle représente, mais en raison de certaines forces dans le caractère et la façon de penser du peuple dans lequel elle est transplantée.» 

« Dans les sociétés où les traditions indigènes ne sont pas aussi fortes, la démocratie peut être sommairement rejetée comme une menace totalement inacceptable.» 

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Le dualisme de l’Occident dans sa perception de l’Inde

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À mettre en relation avec cet article de Jean-Joseph Boillot dans les Échos publié lors de la visite d’Etat du Président de la République en Inde, les 25 et 26 janvier 2008 :

« Mais notre rapport à l’Inde reste dans ce domaine assez dualiste car les images sur la pauvreté ou certaines violences récurrentes se superposent encore largement dans notre imaginaire collectif.
[...]
Car le dualisme confine ici à la schizophrénie. La gauche française se présente souvent comme celle qui protège l’Inde et stigmatise ses inégalités. Mais elle est aussi celle qui dialogue avec cette autre Inde, celle des paysans sans terre, des forums sociaux ou d’un accord équilibré sur l’après-Kyoto. La droite française revendique plutôt la signature de grands contrats et cherche par tous les moyens à annoncer de vastes programmes de coopération avec ce pays-continent. Mais elle est aussi celle qui a si mal réagi à l’acquisition d’Arcelor et qui s’accommode difficilement de la vision des espaces pertinents chez nos géants asiatiques : point d’avenir en dehors d’un projet collectif européen là où chaque capitale tente de jouer sa propre carte.
[...]
Nicolas Sarkozy arrive à Delhi juste après Gordon Brown, mais surtout après la visite historique du Premier ministre indien à Pékin, où a été publiée une déclaration commune importante sur «
une vision commune pour le XXIe siècle ». Qui a noté à Paris que n’y figurent ni le mot France ni le mot Europe ?» 

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À méditer… et à changer

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Mise à jour – 9 octobre 2008

Un lecteur attentif et cultivé me signale que l’histoire de l’aubergine est une des paraboles de Nasr Eddin Hodja, qui font le bonheur des Balkans à la Mongolie depuis le XIIIe siècle. Merci pour cette information !

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Du nationalisme

Il y a souvent confusion aujourd’hui en Europe entre les notions de patriotisme et de nationalisme, le nationalisme étant devenu une caricature du patriotisme, lui-même raillé ou ridiculisé.

Lire la suite »

Romain Gary et de Gaulle, une relecture

Romain Gary a eu plusieurs vies et plusieurs identités, mais sa fidélité à une certaine idée de la grandeur de la France incarnée par le général de Gaulle reste l’une de ses constantes.
Entre 1958 et 1969, il publie plusieurs articles dans la presse américaine, réflexions et témoignage personnel qu’il portait sur »  l’homme de sa vie »  à des moments clés de l’histoire.
Ces textes sont regroupés dans le livre Ode à l’homme qui fut la France.

Mon propos ici n’est pas de résumer ces textes, mais plutôt de noter certaines phrases ou passages qui me paraissent étonnamment d’actualité, quarante à cinquante ans plus tard…

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« L’homme qui connut la solitude pour sauver la France» 

publié en décembre 1958 – article d’origine : « The man who stayed lonely to save France» , Life Magazine,
8 décembre 1958, vol. 45, n° 23, p. 144-158 – traduit par Paul Audi.

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Constitution européenne

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Extrait 1 (p. 18) :

« Le meilleur portait de Charles de Gaulle dont nous disposons est la nouvelle Constitution française – sa Constitution. Tout est là en effet : la conviction de l’infaillibilité du peuple français, la vieille idée républicaine que la démocratie est un système de gouvernement conçu pour permettre aux meilleurs de gagner, la confiance fortement idéaliste en l’humanité, à laquelle s’ajoute la bonne volonté de jouer la carte de la grandeur de l’homme plutôt que de rechercher d’incessantes garanties contre sa perversité. Mais avant tout, la Constitution reflète la croyance optimiste de De Gaulle dans le fait que les peuples de toutes races et de toutes religions peuvent vivre et travailler ensemble dans la paix et l’harmonie.

Si seulement la Constitution européenne pouvait être le portait philosophique de l’Europe… mais hélas la Constitution européenne (le projet) est le portait d’une Europe bureaucrate, normalisée… un texte sans âme, froid. Aucune vision spirituelle de l’Union, pas de trace du triple héritage religieux, humaniste et rationaliste : l’Europe s’est pourtant construite en réformant la religion, en croyant en l’homme et ses valeurs philosophiques universelles, en étudiant méthodologiquement le monde, pour créer un système politique novateur et révolutionnaire : la démocratie.

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Le plaisir du débat d’idées, la tradition du café du commerce,
l’intellectuel au gouvernement

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Extrait 2 (p. 26) :
« En tant que nation, la France ne se sent jamais tout à fait elle-même quand ses dirigeants politiques ne sont pas au même titre ses chefs spirituels. Cette nation – qui se présente surtout comme le berceau du rationalisme – est en fait toujours à la recherche de quelqu’un qui parlerait à son âme. Il n’existe pas d’autre raison au rôle remarquable qu’ont joué dans l’histoire, dans la politique et dans la vie de la nation, les poètes, les philosophes et les écrivains. Victor Hugo, Chateaubriand, Lamartine, Malraux ont tous tenu des positions clés au gouvernement, alors qu’il est fort douteux que les États-Unis et la Grande-Bretagne eussent jamais confié la charge de conduire les affaires de la nation à un William Faulkner, un Eugène O’Neill, un Lord Byron ou un William Shakespeare.» 

Les Français aiment échanger des idées, depuis toujours. La création des cafés publics vers 1680 (le Procope), où l’on vient boire et lire les journaux, mais surtout discuter, échanger, polémiquer, participer à l’actualité, la politique et la vie artistique de son époque en est une illustration. Il y a souvent un fond de bon sens dans les brèves de comptoir.
À ce titre l’artiste, l’écrivain, le poète sont des figures aimées de la vie du pays, parce qu’agitateurs d’idées, créateurs, libres. Et comme ministres, symboles actifs de cette vitalité. Est-ce toujours vrai aujourd’hui?
Quant à la remarque sur les autres pays, il est intéressant de constater qu’en Europe, outre la France, on trouve l’exemple de Václav Havel. Y en a-t-il d’autres?

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Le moi confortable, ennemi du progrès

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Extrait 3 (p. 40) :
« Toute la conception gaullienne du progrès relève, en substance, d’un engagement spirituel. Au cours d’une récente conversation avec un scientifique français qui lui décrivait les merveilles de la conquête spatiale à venir, de Gaulle fit cette remarque : « Il se peut bien que nous allions sur la Lune, et cela n’est pas très éloigné de nous. La plus grande distance qu’il reste à couvrir gît cependant au fond de nous même.» 

C’est-à-dire comment voir autrement qu’avec les yeux de l’habitude. Comment lutter contre notre conformisme pour changer, évoluer ? En situation de paix (c’est-à-dire sans menace extérieure proche, sans catastrophe sanitaire ou naturelle), comment se remettre en question? comment changer la société et son organisation contre nous-même, et en cherchant en nous-même?

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Liberté, démocratie, Europe et Occident

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Extrait 4 (p. 42-43) :
« Quelle que soit la part du succès remporté dans la résolution de problèmes spécifiques, la place ultime de De Gaulle dans l’Histoire dépendra probablement de quelque chose d’autre, de quelque chose de bien plus important. Elle dépendra en fin de compte de la solution qu’il apportera, ou manquera d’apporter, au conflit dramatique qui oppose en France la liberté et l’autorité, le progrès et la stabilité. Aucune République française, en effet, n’a jamais été capable d’observer le bon équilibre entre les deux. Le gouvernement a toujours fait montre d’une tendance soit à mourir d’une extension cancéreuse de liberté, soit à succomber à la rigor mortis d’un excès d’autorité. Bien sûr, la France n’est pas la seule à faire face à ce dilemme. C’est à vrai dire la survie en Occident de notre système démocratique tout entier qui dépend de la solution de ce conflit – sans doute le plus grand défi auquel l’homme moderne se trouve aujourd’hui confronté. Et ce n’est pas là un conflit entre l’Est et l’Ouest, étant donné que, tôt ou tard, la Russie soviétique, ses alliés et ses sattellites seront amenés eux aussi à résoudre leurs problèmes de liberté.» 

Extrait 5 (p. 44) :
« L’approche spirituelle et idéaliste de la nature de l’homme a toujours été, en effet, la première de nos nourritures essentielles, notre unique inspiration et notre seul principe d’espérance. C’est encore la seule force qui puisse aujourd’hui nous empêcher de sombrer dans le totalitarisme et le matérialisme.» 

L’équilibre français entre les réformes et l’immobilisme, les corporatismes, la laborieuse évolution de l’Europe (Ouest et Est), les faiblesses de la démocratie, l’évolution de la Russie, les crises géorgiennes et ukrainiennes, le cas de la Turquie, un monde multipolaire en mutation permanente, la montée des intégrismes … nous y sommes exactement.

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