fév 17, 2009 7
U-864, un Minimata norvégien
Coulé en plongée le 9 février 1945 dans un combat en aveugle avec le sous-marin HMS Venturer, le sous-marin U-864, coupé en deux, repose à 4 km à l’ouest de l’île de Fedje, en Norvège, par 140 mètres de fond. Il convoyait 67 tonnes de mercure liquide vers le Japon, dans 1857 fioles d’acier stockées dans sa quille.

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Aujourd’hui corrodées, les bouteilles laissent fuir en mer environ 4 kilos de mercure par an, qui ont déjà contaminé l’eau dans un rayon de 300 mètres autour de l’épave.
Cette bouteille d’acier, ramassée près de la quille, laisse préjuger de l’état de la cargaison : à l’origine épais de 5 mm, l’acier mesure aujourd’hui par endroit moins d’1 mm d’épaisseur.

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Le parlement norvégien doit se prononcer bientôt sur la dernière solution proposée par le gouvernement pour contenir cette grave menace environnementale, devenue une urgence de santé publique depuis sa découverte en 2003.
L’Administration norvégienne du littoral surveille environ 2500 épaves, dont 400 qui datent de la seconde guerre mondiale. D’après Gunnar Guellan, le chef de projet, l’épave du U-864 est la plus menaçante de toutes. La pêche et la navigation sont interdites aux alentours immédiats, tout comme la consommation de poisson local.

L’U-864 a été identifié et localisé par le KNM Tyr début 2003. Les premières images de l’exploration sous-marine, effectuée depuis le navire Geobay à la demande de l’État norvégien, montrent un sous-marin avec les volets en position de plongée d’urgence, coupé en deux parties éloignées de 40 mètres.
L’épave du U-864 est considérée comme une tombe de guerre.

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Brève histoire du sous-marin U-864
Sous-marin de type IX D2, le U-864 a été lancé le 9 décembre 1943 et affecté à la 4e flottille de sous-marins où s’effectua jusqu’au 31 octobre 1944 l’entraînement de son équipage. Il est réaffecté le 1er novembre à la 33e flottille de sous-marins, une unité de service actif.
Longueur 87 mètres, déplacement 1800 tonnes en plongée, vitesse de surface 19 nœuds, 22 torpilles embarquées.

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Une mission secrète : l’Opération Caesar
Fin 1944, les troupes alliées progressent rapidement : les bases marines et aériennes allemandes sont capturées les unes après les autres. Le commandement nazi espère ouvrir un nouveau front sur le Pacifique en transmettant au Japon ses dernières découvertes stratégiques.
Un sous-marin doit donc transporter secrètement à Penang des Vergeltungswaffen (armes de type V2), des réacteurs du dernier Messerschmitt Me 262, du mercure destiné à la fabrication de munitions, ainsi qu’une équipe de scientifiques allemands et japonais.
L’Opération Caesar est lancée en décembre 1944. U-864 quitte Kiel le 5 décembre avec 73 hommes à bord; Baltique, mer du Nord, îles britanniques, Afrique, cap de bonne Espérance, c’est une longue route, a priori sans souci majeur. Mais…
… Mais le U-864 s’échoue accidentellement au fond; le capitaine de corvette Ralf-Reimar Wolfram met le cap vers Bergen pour effectuer les réparations au bunker Bruno.

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… Entre-temps Enigma (les Britanniques de Bletchley Park) a décrypté des messages concernant l’opération secrète et la mission du sous-marin – dont les noms des scientifiques et ingénieurs allemands et japonais embarqués.
Le 12 janvier, la RAF lance un raid sur bunker Bruno, ce qui retarde les réparations (32 Lancasters armés de bombes Tallboy, plus un bombardier Mosquito).
… Pendant ce temps, le sous-marin HMS Venturer, basé à Lerwick, reçoit comme objectif la neutralisation du sous-marin allemand. Rappel : U-864 dispose de 22 torpilles, Venturer de 8 (pour 4 tubes).
… Ses réparations enfin effectuées, le U-864 repart, passe le chenal naturel entre les îles Sotra et Askøy, face à l’île de Fedje, qu’il dépasse le 6 février.
… Mais le 8 février, l’U-864 a une avarie moteur à tribord et prévient bunker Bruno de son retour. Bunker Bruno répond qu’une escorte est prévue le 10 février au sud de Fedje, près du phare d’Hellisøy.
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Le combat de deux sous-marins en plongée
… Le 9 février, le HMS Venturer est aux aguets. Son commandant de bord, le lieutenant James S. Launders, a décidé de couper l’ASDIC pour ne pas être repéré. Il écoute les bruits de la mer.
… Vers 9 heures du matin, on entend aux hydrophones un fort bruit de moteurs diesel, conséquence de l’avarie. Launders repère le périscope de l’U-864, qui ne se doute de rien. Patient, l’équipage du HMS Venturer prépare ses 4 torpilles et attend pendant 45 minutes.
… Le U-864 fait surface et détecte alors une présence ennemie. Il met le cap sur Bergen sans attendre l’escorte prévue, changeant sans cesse de route. Et la poursuite dure ainsi 3 heures, pendant lesquelles Launders étudie attentivement les trajectoires du U-864.
… Puis Launders décide de tenter le tout pour le tout en lançant ses 4 torpilles à la suite, manuellement, prenant le risque d’être sans défense en cas d’échec. Il attend que l’U-864 refasse surface.
… à 12h12, HMS Venturer tire sa première torpille, entendue par l’U-864 qui plonge pour l’éviter. Le HMS Venturer plonge à son tour pour éviter une éventuelle riposte.
… 17,5 secondes plus tard, HMS Venturer tire sa seconde torpille, encore 17,5 secondes, puis il tire sa troisième. L’U-864 évite les trois torpilles, mais sa dernière manœuvre d’évitement le place sur la trajectoire de la quatrième, qui est partie 17,5 secondes après la troisième.
… À 12h14, le journal de bord du HMS Venturer indique une « forte explosion suivie de bruits de casse« .
L’U-864 est le seul sous-marin coulé par un autre sous-marin pendant la guerre, les deux bâtiments étant en plongée.
Un film britannique retrace ce combat, The hunt for U-864

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Après la guerre
En 1946, le Royaume-Uni offrit le HMS Venturer à la marine royale norvégienne, qui le rebaptisa KNM Utstein (désarmé en 1964).
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Le danger du mercure
Le mercure est toxique sous toutes ses formes organiques et ses états chimiques. Son utilisation est interdite en Norvège depuis le 1er janvier 2008.
(Petit rappel : la Norvège ne fait pas partie de l’Union européenne. Comme l’Islande, elle est membre de l’Espace économique européen (EEE) et, depuis 2001, de l’Espace Schengen).
Une pollution amplifiée par la chaîne alimentaire
9 grammes de mercure (1/70ème de cuillère à café) suffisent à polluer 100 000 m2 d’eau.
Et le mécanisme de la chaîne alimentaire reconcentre le mercure, rendant les poissons rapidement dangereux pour la consommation humaine.
L’intoxication aux composés de mercure par l’organisme provoque des maladies neurologiques graves et permanentes (perte de motricité, difficulté d’élocution, paralysie, malformation des foetus, handicaps multiples…).
Ane Eide Kjaeras, porte-parole de l’Administration norvégienne du littoral (NCA) :
“Le potentiel de cette pollution ne ressemble à rien de connu dans l’histoire de la Norvège. Nous sommes inquiets des conséquences à long terme de cette contamination. Nous devons faire quelque chose dès que possible.»
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L’ombre de Minamata
La maladie de Minamata est devenue le nom générique de ces maladies neurologiques dues à l’empoisonnement de l’organisme par le mercure.
Minamata est une ville japonaise, située sur l’île de Kyûshû, où a eu lieu dans les années 1950 une catastrophe écologique, causée par la lente pollution au mercure des eaux de la baie par les rejets de l’usine Chisso.
La population, essentiellement des pêcheurs, présentait des maladies et des handicaps inexpliqués. Les chats du port, devenant fous, se jetaient dans la mer pour se noyer.
Des photos de la catastrophe, étouffée par l’entreprise Chisso et les autorités japonaises, commencèrent à paraître aux États-Unis (Life, 1973) et en Europe (Paris-Match, pour ceux qui se souviennent de ces photos en noir et blanc), grâce à un ancien reporter de guerre, Eugène Smith.
« Photography is a small voice at best. Daily we are deluged with photography at its worst – until its drone of superficiality threatens to numb our sensivity to the image. Then why photograph? … Because sometimes – just sometimes – a photograph or photographs can strike our senses into greater awareness…photographs can demand of emotions enough to be a catalyst to thinking.»

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Eugène Smith arrive à Minamata en 1971, pour un reportage de trois mois. Il y restera 3 ans, avec sa femme qui est d’origine japonaise, pour couvrir toute l’histoire et suivre la longue lutte des familles de victimes.
Cette photo a fait le tour du monde : Le bain de Tomoko.

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En 1972, alors qu’il visite l’usine Chisso lors d’une protestation non-violente des victimes, Eugène Smith est pris à partie et battu par un groupe d’ouvriers, de policiers et de soldats. Il s’en sortira, mais avec des séquelles permanentes (maux de têtes permanents, acuité visuelle réduite) et mourra 6 ans plus tard.
Les conséquences de cette agression, par l’émotion qu’elle a soulevé parmi la presse américaine, furent la projection dans les médias occidentaux de cette catastrophe et la responsabilité de Chisso, et déclenchèrent enfin les négociations.
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Les différentes études norvégiennes pour écarter la menace environnementale
Depuis 2003, le gouvernement norvégien a étudié plusieurs solutions pour sécuriser et dépolluer le site, le relèvement classique de l’épave (2400 tonnes) n’étant pas envisageable à cause de plusieurs risques (rupture de la coque, bris des bouteilles, explosion des torpilles restant à bord, contamination des plongeurs…).
Les tentatives de creusement à l’aide d’un robot pour dégager la quille à demie enterrée ont été abandonnées après avoir provoqué un glissement de l’épave instable.
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En 2006, Kystverket, l’Administration norvégienne du littoral, fait cartographier la zone et analyser de nouveau la coque, la faune et la flore des zones alentours (coût= 31 millions de couronnes).

Cette vidéo a été réalisée par ce ROV de GeoConsult.


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Sarcophage
Le gouvernement norvégien présente alors un projet de sarcophage de 100 000 m3 de sable, béton et gravier, de 12 mètres d’épaisseur, destiné à isoler l’épave et à contenir les fuite de mercure, cette méthode ayant été utilisée avec succès dans le monde plus de trente fois.
En attente d’une solution durable
En 2007, certaines zones polluées sont nettoyées et scellées en attendant la décision finale du gouvernement, qui n’est finalement pas votée, les habitants exigeant un enlèvement de l’épave en manifestant avec le soutien de partis politiques.
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La solution proposée par Mammoet Salvage
Helga Pedersen, ministre de la pêche et du littoral de la Norvège, a annoncé en janvier 2009 que le gouvernement allait présenter au Parlement une proposition de renflouement du sous-marin U-864 par un procédé innovant, afin de supprimer cette grave menace sur l’environnement et la santé des populations.
Ce projet a été étudié par la société néerlandaise Mammoet Salvage, qui a réalisé le relevage du sous-marin russe Koursk en mer de Barents (2001) et le démantèlement à distance du cargo Runner 4 dans la mer Baltique (2008).
« Par l’utilisation de techniques d’exploitation à distance associées à une pince contrôlée en surface et à une plate-forme télécommandée, Mammoet remontera le sous-marin et retirera définitivement la source de pollution sans que personne n’ait à travailler sous l’eau. Cette nouvelle sécurité de transport empêchera toute fuite de mercure lors du levage et du transport de l’épave. Mammoet Salvage a trouvé la solution inventive pour surmonter l’un des dangers ciblés, à savoir lever l’épave d’un fond marin instable.»
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Si elle est votée, l’opération est prévue pour l’été 2010.
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