les carnets de clarisse

impressions & information ouverte

Parutions renseignement : Alain Chouet – Maloy Krishna Dhar

Deux lectures pour cette rentrée :

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Au cœur des services spéciaux – La menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers
Alain Chouet, entretiens avec Jean Guisnel
330 pages, Éditions La Découverte (1er septembre 2011)

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Intelligence Tradecraft: Secrets of Spy Warfare
Maloy Krishna Dhar, préface de Roger Faligot
244 pages, Manas Publications (30 janvier 2011)

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Les derniers jours du Pakistan ? (1)

Impuissance des autorités, duplicité d’une armée qui esquive le combat tout en monnayant son (in)action, questions lucides et sans réponses des médias, désarroi d’une population prisonnière, tétanisée ou en fuite… un lugubre air de déjà-vu : l’avenir du Pakistan se compte en semaines – voire en jours.

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Afghanistan : la double rupture – vers un nouveau jeu (2)

lire le début de l’article ici <

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Comprendre la vision du djihad

Tenter de comprendre – qui ne veut pas dire être d’accord – Al-Qaïda implique de revoir certaines de nos idées reçues. Étudier la relation des talibans avec Al-Qaïda montre la spécificité de la situation afghane. Démonter les mécanismes du djihad permet de mieux en saisir la logique de communication et d’action.

• une interview de 2004 donnée à Londres par le chef du mouvement d’opposition saoudien MIRA (Movement for Islamic Reform in Arabia), le docteur Saad Al-Faqih, donne beaucoup d’explications sur divers sujets. Que recouvre l’appellation Al-Qaïda et qui se nomme ainsi ? L’absence de littérature commune, la seule base du djihab comme ciment, lutte personnelle pour la foi qui permet des adhésions temporaires de combattants non arabes, la rupture d’Oussama Ben Laden avec l’Arabie saoudite, causée par la trahison du régime et des autorités religieuses d’avoir accepté la présence d’un demi-million d’américains sur le sol sacré, la transformation stratégique créée par la rencontre de Zawahiri, le respect de l’absence d’ambition internationale du djihad taliban, l’absence historique de tradition du djihad chez les chiites, la réflexion sur l’impossibilité d’une riposte nucléaire des États-Unis, et le postulat qu’en cas de conflit, les États-Unis réagissent comme un cowboy : « The American mentality is a cowboy mentality – if you confront them with their identity theoretically and practically they will react in an extreme manner. In other words, America with all its resources and establishments will shrink into a cowboy when irritated successfully. »

• les alliances mouvantes et les sources de conflits. Pour s’y retrouver dans le dédale des alliances au sein des forces des talibans, néo-taliban, Arabes afghans d’Al-Qaïda, agents de l’ISI, on peut se réferer au site de Maloy Krishna Dhar, ancien directeur-adjoint du renseignement indien (Central Intelligence Bureau), véritable mine sur la situation du djihad dans le sous-continent et très intéressant par la vision indienne des menaces actuelles.

.• une intéressante distinction sémantique est à noter sur un forum dédié à la pensée du maître soufi Jalâl al-Dîn Rûmi, né en septembre 1207 à Balkh, en Afghanistan. Selon ce site, la majorité des non-musulmans et des musulmans connaissant mal l’arabe traduisent le mot « Djihad»  par « guerre sainte» , qui n’est pas son sens exact. Le djihad est une lutte, un effort, un combat personnel pour la foi. La « guerre sainte»  est une lutte générale d’une société et correspond au mot arabe « Al Harbul – Muqaddasa» ; la « guerre»  est « Harb»  ou « Qital» . Ce site expose aussi la théorie que les États-Unis ont remplacé la guerre froide contre l’URSS par la guerre froide contre l’islam (Karen Armstrong, John L. Esposito).

Cette distinction sémantique existe en Inde, comme le montre la lecture de cet article, qui interroge des étudiants musulmans de l’Université Jamia Millia Islamia du sud de New-Delhi après l’attentat du 13 septembre : « Ils (les terroristes) revendiquent faire le djihad, mais en réalité ils ne font que le fasad, c’est-à-dire des actions violentes qui mènent au chaos. La guerre sainte, que les occidentaux associent au djihad, se traduit littéralement par harbul muqaddasa et n’est pas mentionnée une seule fois dans le Coran ».

• la curiosité de ce forum est qu’il annonce une conférence qui aura lieu le 12 octobre à Washington, sur le thème “After the Taliban: Nation Building in Afghanistan”. Cette conférence aura pour orateur l’ambassadeur James Dobbins, Directeur du centre de Sécurité internationale et politique de Défense de la RAND Corporation. En rapprochant cette information des résultats de l’étude « Defeating Terrorist Groups«  de la RAND publiés le 19 septembre dernier, qui conseille fortement un changement de politique américaine, notamment en cessant d’utiliser une terminologie et une action militaire directe dans la lutte contre le terrorisme. La question que l’on pourrait se poser est qui, du forum ou de la RAND, souhaite influencer l’autre dans sa perception de l’islam ?

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Les lignes de force des objectifs européens

• la reconstruction de l’Afghanistan sur les plans économique, politique, social. Sur le sujet on peut relire la Déclaration finale de la conférence du 12 juin 2008 à Paris, publiée sous l’autorité des trois co-présidents : le Président de la République islamique d’Afghanistan, le Président de la République française,  le Secrétaire général des Nations unies, et qui fixe les objectifs du Pacte pour l’Afghanistan.

« Il faut que les dirigeants de l’Etat, des partis politiques ainsi que les chefs religieux ressentent les malheurs des gens et qu’ils croient sincèrement que l’Afghanistan est notre maison commune. Notre destin commun nous oblige à combattre notre égoïsme, notre narcissisme, nos prises de positions partisanes concernant notre clan, notre ethnie et notre tribu. Nous devons combattre nos pensées primitives et mettre tout en œuvre pour garantir les intérêts nationaux de l’Afghanistan, la paix civile, la sécurité et un avenir plein d’espérance.Tant que la détermination et l’honnêteté ne seront pas de mise, tous les moyens actuels partiront en fumée. Nous serons dans une impasse barricadée par l’égoïsme et l’intolérance. »
Mahboba Wahezi, Directeur de l’Afghan Women’s Business Council.

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• la mise en place d’une dynamique conjointe Inde-Pakistan-Union Européenne. On peut noter le désir de rapprochement Inde-Pakistan, en dépit des attentats et malgré l’aversion de l’Inde pour les situations d’affrontement. Ainsi le premier ministre indien, Manmohan Singh, et le président pakistanais Asif Ali Zardari ont décidé le 25 septembre dernier de reprendre les négociations de paix entre les deux pays. Les questions d’anti-terrorisme « qui inquiètent des deux côtés»  doivent être abordées en octobre. Le communiqué est clair : « Ils sont d’accord que la violence, l’hostilité et le terrorisme n’ont pas leur place dans l’idée qu’ils se font de leur relation bilatérale et qu’ils doivent être évités de façon visible et vérifiable ». M.K. Narayanan, conseiller indien à la sécurité nationale, avait déclaré en juillet après l’attentat contre l’ambassade d’Inde à Kaboul : « L’ISI doit être détruite ».

Le précédent rapprochement historique des deux pays, initié en 1966 par l’URSS, avait finit par la mort suspecte du premier ministre indien, Lâl Bahâdur Shâstrî, le lendemain de la signature de la Déclaration de Tashkent.

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• la rénovation de la démocratie pakistanaise est une priorité et doit être soutenue par une volonté politique forte. Les aspirations démocratiques semblent traverser toute la société pakistanaise, et l’État doit se réformer.

« Il y a deux sortes de gens qui vivent bien au Pakistan. Les gens qui ont un nom et ceux qui ont de l’argent. Tous les autres sont des insectes, des vers de terre. Ils n’ont aucun pouvoir, aucun moyen d’agir.»

Historiquement, le Pakistan est né d’une vision naïve de la foi comme seul guide de l’État. Aucune structure ni aucun programme n’ont été mis en place pour atteindre ce but, explique V.S. Naipaul lors d’un voyage au Pakistan en 1998. « Le nouvel État avait été créé à la hâte et sans vrai programme. […] On n’avait jamais vraiment réfléchi à la manière de diriger le nouveau pays. Tout devait découler du triomphe de la foi. Mais l’identité islamique, cause si puissante de la contestation avant la partition, ne pouvait à elle seule assurer la cohésion de l’incommode pays double. Le Bangladesh, ayant sa langue et la culture propres, fit bientôt sécession. Puis tous ceux qui recherchaient le pouvoir politique dans ce qui restait du Pakistan rivalisèrent d’islamisme avec leurs rivaux.
[…] Le Pakistan n’eut pas à payer le prix de son existence : il devint un satellite des États-Unis, ses divers régimes soutenus pendant toute la guerre froide. Il n’élabora pas une économie moderne ; il n’en éprouvait pas le besoin. Au lieu de cela, il se mit à exporter sa population et se transforma, en partie, en économie de transferts. Trente deux ans après la partition, la guerre contre l’occupation russe éclata en Afghanistan. On pouvait encore y entrer comme dans une sorte de guerre de religion ; et, là encore, le butin fut prodigieux. Les armes américaines et les drogues afghanes circulèrent dans le pays pendant huit ans ; et des centaines de millions de dollars tombèrent au passage aux mains de croyants. Trop flagrante, la corruption finit par miner l’État. La religion publique et le pillage privé formaient un cercle, impossible à rompre en aucun point pour un nouveau départ. Au bout de quarante ans de cynisme et de paresse intellectuelle, l’État, qui au début était pour certains pareil à Dieu, était devenu une entreprise criminelle.
»

Aujourd’hui les protestations et manifestations des avocats sont un signe de la possibilité d’une union nationale autour d’un idéal démocratique.

Iftikhar Muhammad Chaudhry, l’ancien président de la Cour Suprême du Pakistan limogé et accusé par Musharraf, apparaît comme un pilier possible de la rénovation de l’État. Poser le droit comme ciment national, assurer une autorité non corruptible et juste qui le fasse respecter, sont deux défis qu’il semble pouvoir porter.

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Régime démocratique et code d’honneur

Mercredi dernier Le Canard enchaîné a lancé une polémique sur la teneur d’un câblogramme échangé entre Sir Sherard Cowper-Coles, ambassadeur britannique à Kaboul, et la France. Ce câblogramme mentionnerait d’une part l’existence de désaccords avec la stratégie américaine – qui ont été confirmés depuis – et d’autre part l’étude de l’installation d’un régime dictatorial en Afghanistan – propos démentis par David Miliband, secrétaire britannique aux Affaires étrangères et par le porte-parole du Quai d’Orsay.

Que recouvre exactement ici ce terme de « dictature»  ? Cette idée est-elle négative ou dangereuse pour le pays ? Le modèle occidental est-il exportable ?

• le poids de l’honneur. Pourquoi le code d’honneur est-il un refuge pour certaines populations ? V.S. Naipaul, écrivain de langue britannique né à Trinidad dans une famille indienne, a remarqué que l’idée d’honneur est une constante des sociétés qui ne peuvent compter que sur elles-même pour se défendre.

« Langue, territoire, hospitalité, asile, vengeance : l’honneur s’étendait à tous ces domaines. Bien que dans certains détails le code fût purement local, cette conception de l’honneur était commune à tout le sous-continent. […] Lorsque les gens savent au tréfonds d’eux-même que les gouvernements sont mauvais et qu’ils ne peuvent se fier à aucune loi ou institution, l’idée d’honneur devient vitale. Sans elle, ceux qui n’ont ni voix ni représentation dans la société ne sont rien. »

Cette conception nous paraît archaïque et lointaine. Il suffit pourtant de regarder en France. La Corse a cet héritage culturel de l’honneur, de par son histoire et sa solitude géographique face aux dangers.

• la menace démocratique. Comme le diplomate indien P.K. Varma l’explique, le fonctionnement d’une démocratie doit pouvoir s’intégrer dans la société existante de manière non menaçante. La concrétisation du règne de la Loi remplaçant les anciens codes d’honneur ne peut se faire que dans le cadre d’un pacte national qui respecte l’essence des structures familiales, sociales et régionales.

« Les politologues peuvent tirer d’intéressantes conclusions du fonctionnement de la démocratie en Inde. La principale est qu’il n’est pas de loi universelle qui explique le succès d’institutions démocratiques. La démocratie peut trouver ses racines, non pas en raison de la force intrinsèque des idées qu’elle représente, mais en raison de certaines forces dans le caractère et la façon de penser du peuple dans lequel elle est transplantée.  […] Dans les sociétés où les traditions indigènes ne sont pas aussi fortes, la démocratie peut être sommairement rejetée comme une menace totalement inacceptable. »

• la faiblesse ou la corruption de l’État. La loi n’est rien sans une forte volonté de l’État de la faire respecter et de la respecter lui-même. L’unification politique du État implique l’unification du droit, et l’autorité de l’État doit être perçue comme juste et capable de faire respecter ce droit. Le but de l’État, par l’établissement du règne de la loi, est l’établissement de la paix sociale et la garantie des droits civils du citoyens, qui inclue la défense du faible et du pauvre. Si l’État est faible ou corrompu, les citoyens sont abandonnés au plus fort, et retournent à l’ancien code d’honneur, où le clan les protège. C’est le même mécanisme qui agit dans l’allégeance sociale à une mafia.

• Il est intéressant de parler maintenant de Bonaparte et du Code civil. Bonaparte est né en Corse. Il a donc grandit dans cette société structurée par le sens de l’honneur. Arrivé au pouvoir, il a une vision – certes pas démocratique selon nos critères actuels – de l’État, du rôle de la loi dans la protection du citoyen. La rédaction et l’établissement du Code civil, la mise en place des préfets dans le système de construction de l’autorité deviennent un modèle pour l’Europe.

On pourrait rêver devant la vision d’un Pakistan libéré appliquant un nouveau Code civil, établit sous la direction de Chaudhry, et qui serait adopté en Afghanistan par un État respectable, lui aussi obligatoirement fort.

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Une devise afghane

Cette pensée de Jalâl al-Dîn Rûmi pourrait résumer la situation actuelle : « La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s’est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s’y trouve.»

Comme l’avait déclaré une source afghane lors des négociations de La Mecque : « Le respect de l’opinion des autres est inscrit dans la mentalité afghane

Dont acte. Ce serait une belle devise nationale.

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